Le lyrisme renversant d’un homme ordinaire

LE LYRISME RENVERSANT D’UN HOMME ORDINAIRE
Kim Ki-duk et son Poongsan, une histoire bouleversante où l’expression « une image vaut mille mots » prend tout son sens

Par Marybel Gervais

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La vie est riche en expériences émotionnelles et chacun la mène à sa façon en utilisant ou non les outils croisant sa route. Kim Ki-duk, renommé réalisateur et scénariste sud-coréen, puise dans la phrase précédente l’essence même de toutes ses histoires cinématographiques. Il ne se limite pas aux chemins de vie improbables souvent mis en scène par d’autres. Il tente d’analyser les sentiments humains au travers des avenues habituellement boudées par les superproductions occidentales et plus représentatives de l’univers auquel il appartient. La Corée et ses deux états divisés sur tous les plans illustrent un modèle national singulier difficilement compréhensible pour les non-résidents. Kim Ki-duk parfume son Poongsan de sa plume naturellement lyrique et nous transmet de vives émotions comme seul un artiste passé maître dans sa vocation peut le faire.

À l’intérieur de cette société déchirée par la ségrégation de la Corée, des familles vivent séparées de part et d’autre de la frontière la mieux gardée au monde. Rien ni personne n’est censé traverser ce mur militarisé à l’extrême. Un homme, aux aptitudes de survie étonnantes, met à profit ses habiletés. En échange d’argent, il livre le message d’untel ou rapporte l’objet personnel d’un autre. Afin d’éviter les embrouilles, il reste muet lors de ses transactions. Son nom est inconnu de tout un chacun, mais certains le surnomment Poongsan comme la marque de ses cigarettes (Poongsan se réfère aussi à une race de chien de chasse spécifique à la Corée du Nord). Lors d’une requête spéciale venant d’un homme protégé par les autorités de la Corée du Sud, il s’engage à ramener In-ok, la femme de ce dernier. Séparé depuis deux ans suite à son évasion en terrain plus clément, l’homme ne cesse de penser à sa douce et à sa destinée épineuse au nord du 38e parallèle. En trois heures, Poongsan réussira à amener In-ok saine et sauve à son mari en dépit de quelques anicroches. Pourtant, pendant ce bref délai, la foudre parvient à percer le coeur des deux complices fugitifs au désespoir de l’époux. Malgré son alliance au gouvernement lors de cette mission, Poongsan est sur la liste noire puisqu’il traverse la zone interdite et en fait commerce. La spirale amoureuse ainsi que la cavale imposée engloutissent Poongsan comme un python le ferait de ses proies.

Afin de bien saisir l’enjeu de cette histoire, il est impératif de comprendre la crise démesurée qui disperse la Corée en deux états distincts depuis plus de soixante ans. Bien que surnommé le pays du matin calme, le soleil s’est levé à maintes reprises sur une trame sonore résonnante de cris, de coups de feu, de canons et d’explosions. La vision des têtes dirigeantes divergeait (et divergent toujours) radicalement. Au nord, nous retrouvons la République populaire démocratique de Corée soutenant une approche communiste à l’intérieur d’un régime totalitaire et entretenant une indépendance politique, militaire et économique. Un tiers de la population s’y trouve. Au sud de la frontière, appelée communément « zone démilitarisée » (DMZ), le reste des habitants coréens, soit les deux tiers, vivent dans la République de Corée. Un endroit ouvert à la culture occidentale ayant un régime démocratique parlementaire orienté vers le capitalisme.

Suite à leur séparation officielle vers la fin des années quarante, suivit de la guerre de 1950 à 1953, nombreuse famille durent vivent dispersée. Un coup terrible pour nombreux. De plus, la vie des habitants du nord est difficile et la majorité est pauvre. Rien ne peut changer leur situation contrairement au sud où l’éducation y est plus accessible et les conditions générales sont meilleures. Les personnages créés par Kim Ki-duk dans Poongsan représentent cette dure réalité. La lumière n’est jamais faite sur les habiletés spéciales du personnage principal et son passé reste obscur. L’ensemble reste une facilité d’adaptation étonnante et une capacité de survie difficilement inégalable pouvant être acquises grâce à l’aridité de la vie au nord de la Corée. Le manque d’argent le pousse à se servir de ses atouts, sans excès. La difficulté d’In-ok à oublier son passé et à vivre dans le luxe gratifié par son époux en est une autre démonstration. Conjointement avec l’histoire personnelle du personnage principal, nous pouvons observer à travers ses missions d’autres exemples de la réalité sociale coréenne. Un vieillard sur son lit de mort n’arrive pas à croire qu’il peut enfin voir sa femme grâce à une vidéo. C’est d’une sensibilité explosive.

Cette histoire ne pouvait être écrite que par un Coréen ayant vécu dans cette particularité intérieure. Né en 1960, Kim Ki-duk a vu le jour dans un pays où les confrontations battaient leur plein. Il eut la chance de naître au sud ce qui lui offrait de plus grandes possibilités. Il prit pleinement conscience de cette opportunité, car plusieurs carrières parsèment sa vie, d’agriculteur à militaire en passant par une brève tentative de devenir prêtre puis peintre et cinéaste.

Ses passions et expériences diverses enrichissent profondément ses scénarios. Il arrive avec doigté à nous faire ressentir de vives émotions à l’aide d’images sans aucun dialogue. Ses personnages nous sont chers non parce qu’ils représentent un idéal qu’on aimerait atteindre en vain, mais bien parce qu’ils sont vrais, touchants et anticonformistes. Le mystère flottant autour du vécu du personnage de Poongsan ressemble à celui de Hee-jin dans Seom (The Isle,2000). Kim les a tous deux dotés d’un mutisme lourd créant une atmosphère propre à lui. Son univers cinématographique contient toujours une histoire d’amour comme élément déclencheur. Elle n’est jamais simple et permet pour le spectateur de se questionner sur des principes moraux et sociaux. Kim tâte fréquemment des sujets tabous comme l’adultère, la prostitution (Samaria, 2004) et même l’inceste (Hwal, 2005). Malgré les situations ardues dans lesquelles se retrouvent ses protagonistes, ils respirent la bonne foi et ne peuvent qu’engendrer un sentiment de compréhension fraternelle chez le spectateur. Poongsan ressemble sur plusieurs points au succès de 2004, 3-Iron. Ses thématiques sombres, mais pures se rejoignent. Ses personnages principaux aux commentaires verbaux rares, aux professions louables et aux histoires amoureuses complexes (voir impossibles) semblent tissés du même fil.

La signature propre à l’auteur se définit et se raffine à chaque oeuvre. Kim Ki-duk marche toujours dans la même voie, fixant un point d’arrivé qui nous est tous invisible. Il détient une recette qui lui plaît et ébranle positivement ses spectateurs. Tristement, le public coréen ne répond pas à l’appel. Comme le dit si bien le proverbe, « Nul n’est prophète en son pays ». Le recul qui nous est possible, nous occidentaux, est peut-être ce qui nous permet de chérir les films de Kim Ki-duk.

About the author:

Kier-La Janisse

Kier-La Janisse is a writer and film programmer based in Montreal, Canada. She is the founder of Spectacular Optical and The Miskatonic Institute of Horror Studies and is a film curator for Fantastic Fest and SF Indie. She has been a programmer for POP Montreal, the Alamo Drafthouse Cinema in Austin, Texas, co-founded Montreal microcinema Blue Sunshine, founded the CineMuerte Horror Film Festival (1999-2005) and the Big Smash! Music-on-Film Festival (both in Vancouver) and was the subject of the documentary Celluloid Horror (2005). She has written for Filmmaker, Rue Morgue and Fangoria magazines, has contributed to The Scarecrow Movie Guide (Sasquatch Books, 2004) and Destroy All Movies!! A Complete Guide to Punk on Film (Fantagraphics, 2011), and is the author of A Violent Professional: The Films of Luciano Rossi (FAB Press, 2007) and House of Psychotic Women: An Autobiographical Topography of Female Neurosis in Horror and Exploitation Films (FAB Press, 2012).

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