YES WE CAN !

 

YES WE CAN !

Entrevue : le cinéaste français Olivier Abbou et son directeur de la photographie Karim Hussain

Par Marybel Gervais

Lorsqu’on est pauvre, la vie semble plus rude. Quelques-uns seraient prêts à faire plusieurs choses pour enrichir leur compte de banque. Suivre des idées qui paraissent excellentes sur le coup, mais, avec un peu de recul, sont ridiculement mauvaises. Olivier Abbou (Territoires, 2010) s’est penché sur le sujet de manière humoristique pour fignoler l’histoire de Yes We Can (en coscénarisation avec Delphine Bertholon et Nicolas Jones-Gorlin). Une oeuvre comprenant une variété de styles filmiques de la comédie (bien entendu) au « road movie » en faisant un minuscule détour par le western. Cette fricassée provoquera inévitablement l’ascension des commissures de vos lèvres.

Dans un moment d’absence totale de tout bon sens (et d’argent), Jordan (un ex-enfant star, incarné par Vincent Desagnat) convainc son meilleur ami, Michael (Loup-Denis Elion), de réaliser un coup d’argent, prétendument infaillible. Il souhaite se rendre à Kogelo, petit bled africain, afin de kidnapper la grand-mère de Barack Obama puis demander une rançon de 10 millions de dollars. Sans aucun plan proprement dit, les deux amis s’envolent vers leur liberté financière. Évidemment, les choses tourneront au vinaigre. Comment pourrait-il en être autrement avec cette manie qu’ils ont de tout faire foirer ? Vous prendrez un malin plaisir à les voir creuser leur tombe au fil du film, je vous le garantis.

Pour en savoir plus sur les dessous de ce long-métrage, Spectacular Optical passe en mode interview. Le réalisateur Olivier Abbou et Karim Hussain (DoP de Territoires, de Hobo with a Shotgun), le directeur de la photographie, nous racontent leur aventure à bord du rocambolesque Yes We Can !

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Questions à Olivier Abbou

L’histoire de Yes We Can ! utilise de nombreux éléments de l’actualité. Crois-tu que le public est plus réceptif à une oeuvre fictionnant leur bulletin de nouvelles quotidien ?

En fait, je ne me suis pas vraiment posé la question comme ça. L’idée était surtout d’être très mauvais esprit avec les Obamaniacs, c’est à dire presque la terre entière ! Kidnapper sa grand-mère, la maltraiter, et s’amuser avec elle, me semblait une bonne façon de rire au sujet de celui qui était censé changer le monde ! S’il y avait bien un héros ces dernières années, c’est bien Obama. On lui a même filé le prix Nobel de la paix (ahahah !) Bon, moi aussi je suis sensible au symbole (un président US noir), c’est important les symboles, mais ce n’est pas de la politique.Sinon, oui, avec un bon sujet qui surfe sur l’actu, le projet est plus facilement pitchable plus accrocheur pour le public. Mais c’est loin d’être une règle… au risque de se transformer en réalisateur de real TV dont la version feel-good ultime pourrait être Intouchables! Pour ce qui est de la fin de YWC, j’en avais une autre, mais la mort de Ben Laden en cours de montage a tout ruiné ! Alors on a rebondit…

La construction de tes personnages est bien développée, bien étoffée. Ce qui donne plus de crédibilité à l’histoire de ces deux amis maladroits. Y a t’il un peu de toi dans la personnalité de Jordan et de Michael ?

Je dois bien avouer que oui ! Mais l’idée était que tout le monde se retrouve un peu dans les deux gars. Ils sont le Ca et le Surmoi présents en chacun de nous ! Jordan : tout à l’instinct, régressif, dans la pulsion, sans-gêne, la force bête et brute. Michael : qui censure, qui érige des règles, fait des plans, essaie de calmer les choses, d’être plus structuré… Le problème c’est que dans cette histoire il manque un troisième personnage : le Moi !

J’ai vu que vous étiez trois scénaristes à avoir composé l’histoire. Où avez-vous trouvé l’inspiration pour ces nombreuses péripéties, les plus comiques les unes des autres, et complètement déjantées ?

En ne se donnant aucune limite ! Et en étant encouragé dans cette direction par Arte et par mon producteur, Gilles Galud. L’idée était de s’amuser et d’essayer de faire le pont entre la comédie traditionnelle de duo à la française et le cinéma américain incorrect et régressif de ces dernières années. Et puis nous nous sommes mis à la place de ces deux imbéciles ! Et on n’a pas eu pas trop de difficulté à la faire ! Vraiment, nous n’avons jamais voulu aller à la facilité, en rendant tout possible pour eux. Nous avons essayé de respecter un certain réalisme (ce qui est différent de la vraisemblance)  et dans chaque situation on se demandait comment on s’en sortirait à leur place. La structure nous a demandé beaucoup de travail. Plusieurs mois pour parvenir à un séquencier mais seulement 2 semaines pour un scénario. Nous nous connaissons par ailleurs très bien avec mes scénaristes, Delphine Bertholon et Nicolas Jones-Gorlin, nous sommes amis et n’avons donc pas de mal à nous laisser aller (si besoin est avec un joint et du bon vin !)

Avec la bagarre dans le bar de danseuses et le coup de poing sur un sein au ralenti, n’avais-tu pas peur que certaines féministes s’enflamment ?

Au contraire ! Les strip-teaseuses filent une bonne raclée aux mecs ! Et à ce moment là du film, ils sont tellement insupportables que c’est absolument tout ce qu’ils méritent !

Les acteurs choisis ont réellement la tête de l’emploi et sont excellents. Est-ce que le casting fut difficile ou, au contraire, les bonnes personnes se sont tout de suite imposées ?

J’ai tout de suite proposé le rôle de Jordan à Vincent Desagnat qui a dit oui. On s’était déjà tourné autour sur un autre projet et on avait envie de travailler ensemble. Ca a été plus compliqué de trouver Michael. Faut dire qu’en France, on a pas l’embarras du choix en comédiens Noirs ! (même si là, ça commence à changer). Je suis très content d’avoir rencontré Loup-Denis Elion. Ca a été évident tout de suite en casting et le duo a vite fonctionné. Ils étaient même plutôt assez ingérables sur le plateau, à déconner du matin au soir ! On va dire qu’ils n’ont pas hésité à aller loin dans l’identification avec leurs personnages !

Yes we Can ! est un film très coloré du côté auditif, mais aussi visuellement. Tes choix esthétiques viennent chercher le spectateur. Du slip enfantin de Jordan à l’ambiance éclatée du bar africain. Qu’est-ce qui t’interpelle esthétiquement lors de la conception de tes oeuvres ?

Chaque film transporte avec lui son esthétique. Il faut la chercher, la traquer, elle est là, dans l’histoire, comme la musique d’une certaine manière. J’écris beaucoup en musique, cela me permet de trouver le ton juste. Mes influences pour Yes We Can ! vont de l’hommage à Vladimir Cosma, en passant par les Mocha Beans, la musique italienne des années 60, 70, ainsi que l’afrofunk. Après Territoires, mon long-métrage, qui était très sombre, très éprouvant et très contrôlé en terme de mise en scène, j’avais envie de faire un virage à 180°, faire un film coloré, foutraque, libre, improvisé parfois. Il fallait que l’esthétique soit à l’image de nos deux héros bras-cassés ! J’ai travaillé avec le même chef opérateur, Karim Hussain.

Au travers des images et des dialogues, il y a plusieurs critiques sociales. Entre autres, des échanges fréquents de ces phrases préconçues liées à différentes nations. Était-ce une façon, pour tes coscénaristes et toi, de dénoncer les faux portraits qu’on dépeint de certains peuples ? (Ton film est, d’ailleurs, une coproduction France-Allemagne-Afrique)

Oui, mais aussi de rappeler qu’une certaine forme de vérité se cachent derrière ces clichés ! Je trouve toujours assez jouissif de s’amuser avec les lieux communs, ou le politiquement correct, cela nous libère en tant que spectateur de toute cette politesse que nous sommes obliger d’afficher en société. Ces deux héros disent et font beaucoup de conneries, mais j’espère qu’on a souvent envie d’être à leur place !

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Questions à Karim Hussain

Qu’est-ce qui t’a persuadé de collaborer au projet d’Olivier Abbou ?

Olivier, bien sûr! C’est un grand réalisateur et un bon ami. Comme nous avions déjà collaboré sur son premier film, Territories, c’était une chose naturelle pour moi de travailler sur son prochain film. De plus, le scénario était hilarant, ingénieux et original. Que des bons points! Nous avons bénéficié d’une grande liberté sur ce projet. Ce qui est surprenant puisque c’était, originalement, un film pour ARTE en France et en Allemagne.

C’est une magnifique chance pour le directeur de la photographie de tourner dans des lieux aussi intéressants et magnifiques que ceux de Yes We Can! Je pense, entre autres, aux paysages africains. Quels sont tes endroits coup de coeur qu’on peut apercevoir dans le film ?

Évidemment, le paysage africain était incroyablement beau et impressionnant à filmer.Mais je dois dire que les cantons étaient, probablement, les meilleurs endroits, particulièrement Khayelitsha, près de Cape Town. Les cantons sont essentiellement des ghettos noirs alloués par le gouvernement où des millions de personnes vivent. Khayelitsha est considérée par plusieurs comme étant une des places les plus dangereuses de l’Afrique du Sud. C’est aussi un micro-univers extrêmement vibrant d’une tonne de vie et de gens formidable. Bien sûr, la présence d’une grande équipe de production avec ses camions et ses machines était un peu étrange au milieu d’une telle misère, d’une pauvreté incroyable. Mais les gens sont les gens, peu importe l’endroit. Spécialement les enfants qui ont pris leurs pieds à nous voir parmi eux. Mais la réalité est qu’avec tant de pauvreté, viens la violence. Ils nous la cachaient très bien, mais je pense que la sécurité chargée de l’équipe de tournage était beaucoup plus sévèrement armé qu’elle ne le paraissait. Juste le fait que nous devions seulement filmer pendant la journée parce que les énormes lampadaires furent dépouillés de leur métal, il y a longtemps, par des voleurs. Il faisait donc très sombre durant la nuit et ce n’était pas sécuritaire. Par contre, ils sont présentement en train de former une sorte de commission du film là-bas, donc si vous avez les bonnes personnes de votre côtés, vous allez être pris en charge. La vie est vraiment difficile là-bas. Quoiqu’elle l’est dans l’Afrique du Sud en général. L’apartheid officiel est terminé depuis une quinzaine d’années, mais celle de l’économie est en force majeure. Nous avons également tourné dans un club de danseuses très ‘‘Rock-and-roll’’ qui avait à l’arrière, lors de notre visite de repérage, un genre de refuge pour sans-abris avec des gens errant sous l’effet de drogues dures. Lorsqu’il fut le temps de filmer, à notre arrivée, tout avait été nettoyé. Où ils sont allés, nul ne le sait. Mais définitivement, pendant quelques un des repérages de lieux, nous avons du quitté plus tôt parce que les choses se gâtaient à l’extérieur et les gens n’aimaient pas trop voir des blancs se balader avec leurs viseurs et leurs posemètres.

Plusieurs scènes sont tournées dans des endroits exigus. Cela rajoute un peu de difficulté lors des tournages. Quel fut ton plus gros défi de DOP ?

Les endroits exigus ne sont pas nécessairement un gros problème si on planifie une stratégie à l’avance. Principalement, c’était de tourner très rapidement, nous avons donc ajusté l’aspect d’ensemble pour que ça fonctionne. Fondamentalement, nous voulions que le film est l’aspect d’une comédie de Budd Spencer et Terrence Hill des années 70 mélangé avec ‘‘Curb Your Enthusiasm’’. Nous avons donc utilisé plusieurs lentilles de diffusion plus épaisses que la normale pour rendre les éclats de lumière plus éclatants d’un style très année 70. Comme on peut aussi le voir dans plusieurs films érotiques de cette période, dans les films de Just Jaekin, Davis Hamilton et leurs semblables. Nous avons intentionnellement amplifié à l’extrême la lumière des fenêtres et des portes pour donner la qualité surréaliste d’un rêve. Tous a été filmé à l’épaule avec deux caméras ‘‘RED MYSTERIUM-X’’, sous la directive d’Olivier de donner l’impression que les caméramans étaient saouls. C’est donc là que l’on retrouve le style moderne du faux documentaire humoristique. De plus, nous avons follement poussé les couleurs à l’extrême. Un peu comme nous avons fait dans Hobo with a Shotgun, mais pas aussi fort. Le défi consistait à rendre l’image riche, mais laide et odieusement violente en même temps. Nous voulions que l’aspect général du film choque les gens tout comme son contenu. Celui-ci ne suit pas les règles et en brise quelques une, visuellement aussi, d’une manière très agressive. Je pense qu’il faut quelques minutes à certains spectateurs avant qu’ils puissent s’immerger dans le film puisque c’est si soudain et régressif. Mais si tu te permets d’embarquer dans l’histoire, de laisser de côté tes convictions politiques et que tu embrasses toute l’ironie, tu peux prendre ton pied.

On associe souvent ton nom au cinéma d’horreur. Est-ce que l’ambiance sur les plateaux de comédie est bien différente de celle des films d’horreur ?

La principale différence est lorsque l’on travaille avec les acteurs. Nous n’arrêtons pas de rire et d’essayer de s’impressionner l’un l’autre avec des histoires farfelues. Ce qui est formidable. C’est plus difficile qu’avec un film d’horreur dans un sens. Une comédie est plus demandante et extrêmement difficile du point de vue chorégraphique. Il y avait beaucoup d’humour, mais les plateaux de tournage d’un film d’horreur ont plus tendance à être drôles et même remplis de blagues. En fait, Yes We Can! possède plusieurs scènes d’horreur et probablement une des plus sanglantes que je n’ai jamais filmée, alors étrangement ce n’est pas si différent. Le film est tellement sale et absurde que quelquefois Oliver et moi nous étions à l’aise avec les choses dégoutantes, mais nous avions ce sentiment familier que ce que nous faisions ennuiera probablement certaines personnes.

Souhaites-tu justement élargir tes horizons professionnels au-delà du film à saveur horrifique ?

Ça me ferait plaisir de travailler dans n’importe quel genre si le scénario est intéressant et que j’aime bien le réalisateur. Avec Olivier nous avons une superbe collaboration et amitié, donc s’il veut travailler avec moi et que je suis disponible, je vais participer  toute suite! Mais je retourne toujours en priorité à l’horreur, puisque c’est ma passion principale

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YES WE CAN ! sera présenté en première internationale le 27 juillet à 23h55 au Théâtre J.A. De Sève. Plus d’information sur ce film ICI.

 

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