TERREURS EN ANALOGUE

TERREURS EN ANALOGUE
Le réalisateur de Combat Shock, Buddy Giovinazzo, redécouvre les ténèbres dans A NIGHT OF NIGHTMARES

Kier-La Janisse
(Traduit par Guillaume Archambault)

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Buddy (L) with Marc Senter

Les habitués de Fantasia sont sans doute familiers avec les émotions poignantes qu’offre l’horreur de Buddy Giovinazzo, débarqué au festival pour la première fois en 2009 avec une copie 16 mm de sa version réalisateur de Combat Shock (1986), son film « post-trauma-tragique » devenu un classique. Lors de cette même visite, il était aussi venu présenter la première internationale de son film Life is Hot in Cracktown, basé sur son livre du même nom. L’année dernière, il était de retour à Fantasia parmi les sept réalisateurs de The Theatre Bizarre, un film à sketches dans lequel son segment « I Love You » nous faisait revivre une séparation de couple plutôt déchirante. Buddy possède une vision unique de l’horreur, questionnant sans cesse la façon dont notre quotidien, notre environnement et nos relations amoureuses nous effraient; dans tous ses films, il aborde les rouages du compromis, qu’au bout du compte il refuse de compromettre, créant des répercussions catastrophiques chez ses personnages. A Night of Nightmares constitue pour Buddy une première traversée de l’hémisphère surnaturel. Un film qui le pousse hors de son milieu urbain habituel jusque dans les régions sauvages du subconscient. Marc Senter interprète le rôle d’un blogueur spécialisé en musique prêt à parcourir la campagne pour soumettre à une entrevue la jeune Ginger (Elissa Dowling), une auteure-compositeure-interprète pleine d’avenir.  Ils se retrouveront rapidement victimes d’une série de jeux sadiques manigancés par une entité invisible qui se cache dans la maison. Buddy a raconté à Spectacular Optical comment le film s’est mis en branle, et ce que lui a apporté cette nouvelle tournure.

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Je crois que c’est probablement le premier de vos films que je vois qui ne prend pas place précisément en zone urbaine. D’où vient la décision de situer un film au beau milieu de nulle part? Étiez-vous particulièrement inspiré à l’idée de jouer au chat et à la souris dans un univers rural?

Wow, vous avez totalement raison. Le film ne se passe pas en ville! Ce n’était pas prévu. On m’a donné un script, l’histoire était vraiment sinistre. J’ai trouvé le personnage de Ginger fascinant. J’ai donc cru pouvoir créer une ambiance vraiment lugubre dans un endroit isolé. C’était aussi une occasion pour moi de faire un film qui était purement « de genre ». Je n’avais jamais rien fait de pareil, sauf pour THE THEATRE BIZARRE, et ça non plus ce n’était pas vraiment de l’horreur ; du moins, pas de mon point vue. J’étais inspiré à l’idée de voir deux personnes se démener dans une maison habitée par des esprits. Mais ça n’avait rien à voir avec Poltergeist, il y avait tout autant de psychologie et d’outrance, tout comme avec le surnaturel. Tout ça m’intéressait beaucoup comme réalisateur puisque j’adore travailler avec les acteurs.

Encore une fois, vous faites équipe avec le producteur de votre dernier long métrage Life is Hot in Cracktown, Larry Rattner, aussi connu pour ses nombreuses participations à des films indépendants produits à LA, comme Horseplayer de Kirt Voss, et plusieurs autres biographies de tueurs en série – est-ce que le film prend place en Californie justement parce que Rattner faisait partie du projet?

Oui. Larry et son partenaire, Ilan De Bialobroda, m’ont approché il y a un peu plus d’un an. Ils voulaient faire un film d’horreur vraiment épeurant, sans dépenser trop d’argent. Au départ, je les trouvais malades parce que le budget était vraiment petit, et je leur ai dit. Mais, par courtoisie et parce que j’aime bien Larry et Ilan, j’ai lu le script et j’ai trouvé les personnages vraiment charismatiques. J’aimais bien l’isolement que le scénario proposait; les deux personnages sont pris au beau milieu de nulle part, complètement seuls, les mains vides, enfermés dans une maison et encerclés par une nature cruelle.

Pouvez-vous nous parler de la collaboration avec le coscénariste Greg Chandler?

Greg est un bon gars et il a été très indulgent envers mes idées. Son histoire était sensationnelle, ses personnages m’ont totalement séduit et, en tant que réalisateur,  je considère que c’est la chose la plus importante avant que je ne me dédie complètement à un film. Dès la première lecture du scénario, les personnages de Ginger et de Mark m’apparaissaient de façon tellement claire que je pouvais voir le film dans ma tête avant même de savoir que j’avais le goût de le réaliser. La collaboration entre Greg et moi n’était pas du tout « formelle ». J’ai adapté le script à l’emplacement et aux acteurs et j’ai seulement donné vie à l’intrigue. Greg m’a accordé assez d’aide et de liberté pour que je puisse y laisser mes propres empreintes digitales, façon de parler.

Parlez-moi de la façon dont vous avez construit la cohérence du film – je sais que A Night of Nightmares n’était pas le titre initial, mais on dirait vraiment qu’il y a une certaine mécanique du rêve dans le film, contrairement au récit typique de la maison hantée.

Disons que le budget convenait bien à l’approche créative. Nous n’avions pas d’argent pour des effets spéciaux hallucinants. Je savais que ça devait d’abord être axé sur les personnages, l’idée de film d’horreur venait ensuite. Je crois qu’une de mes forces, en tant que réalisateur, est de savoir comment dépeindre une certaine étrangeté dans un décor ordinaire. J’ai été capable de faire ça dans Combat Shock et dans Life is Hot in Cracktown – même dans The Theatre Bizarre – et donc je savais bien que A Night of Nightmares devait aussi posséder ce côté bizarre et sinistre qui me semble beaucoup plus intéressant qu’une approche bruyante et colossale. Nous n’avions aucun gadget pour épater le public, nous avons donc misé sur l’atmosphère et les personnages.

Il y a aussi un certain degré de spiritisme que je n’ai jamais vu dans vos autres films. Que pensez-vous de l’opinion spirituelle de Ginger?  Êtes-vous sceptique quant à ses croyances?

Vous réveillez des fonctions de mon cerveau qui dormaient durant le tournage. Je connais des gens comme Ginger, en fait ma femme Gesine est quelqu’un de très spirituel. Elle croit que la nature possède une certaine sagesse et qu’elle est dominée par une certaine harmonie ou une forme de justice. De mon côté, je crois pas mal que l’univers est vide, et sans dieux; nous sommes tous baisés, et c’est la raison pour laquelle nous devons rester ensemble et tenter de s’aimer, parce que si nous ne le faisons pas, nous serons encore plus baisés que nous ne sommes supposés l’être. Mes croyances se rapprochent beaucoup plus de celles de Mark. Mais je comprends Ginger et j’adore le fait qu’il existe des gens comme elle, parce que j’adorerais avoir tort.

J’ai trouvé l’invasion du corps de Ginger vraiment dérangeante, et je ne parle pas en termes de « possession », mais bien de savoir que des objets – entre autres des pièces de monnaie – allaient être introduits dans son corps et que celui-ci aurait donc ensuite à les expulser. Après avoir fait un peu de recherche sur Internet pour savoir si c’était une chose qui arrivait fréquemment, je suis tombé sur un site Web où un gars disait : « je crois que la plus grosse difficulté que j’ai eue a été d’avouer à mes confrères chasseurs de fantômes qu’il y avait un esprit en train de hanter mon anus. Ensuite, trouver quelqu’un pour le sortir de moi, c’est une autre histoire. » (Je n’ai pas vraiment de question ici, je voulais simplement partager ceci avec vous parce que je trouvais ça hilarant).

C’est un bon point! Au départ, dans le scénario, il y avait aussi beaucoup de trucs vraiment dérangés qui arrivaient à Mark. Par exemple, il trouvait des morsures et des cicatrices sur son corps, et il mangeait du gâteau avec des cheveux dedans, et une couple d’autres affaires lui arrivaient aussi. Mais lors du développement, avec mes acteurs, j’ai cru que ce serait génial si tout arrivait uniquement à Ginger. Pour moi, c’était comme si l’univers au complet se liguait pour la punir de ses croyances. Tandis que Mark qui ne croit seulement qu’à la réalité est épargné. Ça ressemble plus ou moins à ma vision de la vie : c’est absolument injuste.

Mark Senter est un peu un chouchou dans le monde du genre, surtout connu pour ses performances inégalées. Comment s’est-il retrouvé dans l’équipe et quel genre d’indications lui avez-vous fournies afin de créer le personnage?

Ça c’est une histoire Fantasia. J’ai envoyé le script à Mitch Davis en novembre 2011, juste pour voir ce qu’il en pensait. Je n’étais même pas sûr moi-même de ce que je pensais du projet à ce moment-là, j’imagine que j’avais seulement besoin qu’on me rassure; en même temps, j’ai vraiment confiance en Mitch, surtout pour ses goûts et ses idées. Il m’a écrit un courriel enthousiaste, qui résumait pas mal ce que je pensais du film depuis le début. Il m’a alors suggéré Marc Senter pour le rôle de Mark Lighthouse. Le truc c’est que je ne connaissais pas Marc Senter personnellement mais je l’avais adoré dans RED WHITE & BLUE. Ce film me hante encore aujourd’hui. Enfin bon, Mitch a écrit à Marc qui habite à LA pour lui demander s’il voulait bien s’asseoir avec moi. Je l’ai donc rencontré dans un café de West Hollywood, et dès que je l’ai vu, je savais que j’allais bien m’entendre avec lui sur le plan artistique. Je ne pensais jamais que je pourrais l’avoir dans le film, nous n’avions vraiment pas beaucoup de budget mais Marc a accepté de le faire! Il acceptait de faire une faveur à un gars qu’il connaissait depuis à peine 15 minutes. Je me souviens, à un moment donné il a dit « okay, je suis partant! »… eh bien, je peux vous dire, ce genre de choses n’arrive jamais. Dans le film, il est tout simplement génial. Les directions d’acteur que je lui ai données étaient plutôt sommaires : va droit au but, reste sincère, et comporte-toi toujours en gentleman. Il est déjà comme ça naturellement, donc tout s’est bien déroulé sur le plateau.

Parlez-moi de la musique – il y a deux chanteuses dans le film, la première est Ginger, l’autre est une ancienne locataire de la maison. Cela a donc dû demander une liste complète de chansons pour ces personnages. Est-ce que les chansons étaient spécialement écrites pour le film? Et avez-vous choisi Elissa Dowling en partie pour son talent musical?

Les chansons ont été écrites spécialement pour le film. Celles de Ruthie Le Mans ont été écrites et chantées par Tasha Wenger, la femme de Ilan De Bialobroda. C’est une chanteuse de jazz formidable, je l’avais déjà vue plusieurs fois en concert et je savais qu’elle serait parfaite pour le rôle de Ruthie. Elissa Downling est une actrice qui me fascine depuis longtemps. Son style est tellement exotique et enchanteur, elle a des yeux vraiment étincelants. En tant que réalisateur, je préfère toujours travailler avec les acteurs et je voulais vraiment avoir la chance de voir ce qu’Elissa avait dans le ventre. Elle n’avait jamais fait de film du genre auparavant et n’avait certainement jamais travaillé avec un réalisateur aussi demandant et têtu que moi. Je suis vraiment fier de sa performance dans le film, je ne peux même pas vous dire à quel point! J’ignorais totalement qu’Elissa savait chanter avant l’audition. Quand j’ai entendu sa voix – qui est aussi très admirable – j’ai insisté pour qu’elle ne se retrouve pas seulement à chanter devant la caméra, mais qu’elle écrive ses propres chansons pour son CD dans le film.

Qu’est-ce qui jouait réellement sur le vinyle qui a été utilisé pour l’album de Ruthie?

C’était la voix de Tasha Wenger, ainsi que sa musique. Elle a écrit et enregistré les chansons uniquement pour A Night of Nightmares.

Donc les chansons de Tasha Wenger existent en vinyle? Je parlais du vrai disque sur la table tournante – lors de la scène où l’on voit un disque tourner à l’écran, avez-vous fait tourner un disque au hasard et la musique de Tasha jouait par-dessus, ou est-ce que sa musique est réellement gravée sur le disque?

Ah merde, j’avais mal compris. Non, nous n’avons fait que jouer une maquette pour le film, mais la musique de Tasha a été enregistrée après coup et ensuite réenregistrée numériquement, malheureusement.

Par contre, la musique avait le même style, je pensais déjà à Tasha quand je m’imaginais le personnage de Ruthie Le Mans, avant même que je n’accepte de réaliser le film. Et puis, elle était mariée au producteur. Habituellement, lorsque la femme du producteur joue dans le film, ça peut devenir embêtant. Mais comme c’est moi qui avais demandé à Ilan, et non l’inverse, tout s’est bien déroulé.

Une autre petite anecdote ; pour vous montrer à quel point je suis vieux. Notre concepteur de la production, un bon gars qui s’appelle Vincent Albo, devait trouver un tourne-disque pour le film. Il en choisit un et décide de le mettre sur le plateau. Plus loin dans le tournage nous arrivons à la scène où l’on doit filmer le disque tourner mais à chaque fois que nous essayons de le mettre en marche, l’aiguille ne fait que glisser jusqu’au milieu sans s’arrêter, rien ne joue! Après quelques tentatives, j’ai soulevé le bras de lecture pour me rendre compte qu’il n’y avait même pas d’aiguille. Je l’ai dit à Vincent et il n’avait aucune espèce d’idée de quoi je parlais. J’ai fini par comprendre qu’il n’avait jamais possédé de table tournante et qu’il n’en avait même jamais utilisé une.

Parce que nous avions déjà filmé le tourne-disque dans les scènes précédentes, il a dû partir à la recherche d’une aiguille. Mais il fallait une aiguille spécifique, qui coûte environ 4 fois le prix du tourne-disque! Notre budget en a vraiment pris un coup avec cette dépense-là, mais au moins nous pouvions ensuite faire jouer le disque de la bonne façon. C’était un album jazz avec une fille qui chantait, mais je ne me souviens pas de son nom. Il me semble que c’était un album amateur parce que je me souviens que la qualité était vraiment médiocre.

Enfin, ça résume bien l’histoire de l’album, et de l’infâme tourne-disque sans aiguille. Fallait que je rigole un peu.

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A NIGHT OF NIGHTMARES sera présenté en première mondiale le 26 juillet à 21 h 45 dans la salle J-A de Sève. Une deuxième projection aura lieu le 27 juillet à 14 h 50 dans la même salle, le réalisateur BUDDY GIOVINAZZO lui-même y sera les deux fois! Pour connaître les détails du film, voir des images ou trouver les bandes-annonces, visitez la page de l’évènement en cliquant ICI.

 

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