MONDOMANILA

RÉALISME ABSURDE

par Ariel Esteban Cayer
(Traduction: Mai Nhu Nguyen)

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« Manille est une ville macabre et bizarre. Ça pourrit à cause de l’odeur des coquerelles. Il y a des rats partout. Il n’y a pas de système d’égout là-bas et les gens n’ont rien. Des gens sans bras, sans jambes, sans yeux, sans dents. » - Claire Danes

C’est avec ces propos sévères (qui ont semé la controverse en 1998 alors que Danes jouait dans Brokedown Palace) que débute Mondomanila (Or: How I Fixed My Hair after A Rather Long Journey), une adaptation peu conventionnelle du roman éponyme de Norman Wilwayco (2002). C’est un film qui revêt l’étrangeté, la singularité et la crudité de la ville comme un insigne d’honneur. Tirant son nom de son inspirateur Mondo Cane (1962) de Gualtiero Jacopetti et Paolo Cavara, cette réalisation du très prolifique cinéaste Khavn De La Cruz (qui a signé Vampire of Quezon City et Squatterpunk, un pionnier de la révolution numérique du cinéma philippin, phénomène simplement appelé Khavn) lui a valu le prix du Meilleur réalisateur au Cinemanila Film Festival en 2010 alors que ce n’était encore qu’un travail inachevé et qui est maintenant considéré comme son plus grand chef-d’œuvre. La raison en est claire dès la citation d’ouverture : soucieux de faire connaître Manille en tant que, oui, ville « macabre et bizarre », mais aussi florissante, belle, tordue et unique, De La Cruz nous introduit à une panoplie de personnalités pittoresques – certains les verraient comme des « freaks» – à travers lesquels nous ferons l’expérience de leur enfer sociopolitique tordu et particulièrement carnavalesque grâce aux tableaux intersectés, des intrigues secondaires rappelant Mondo Cane, ou plutôt le Mondo Trasho (1969) de Waters, et une grande variété de styles rangeant du film noir à l’humour slapstick en passant par la comédie musicale. Il y a Tony D. (Tim Mabalot), à la tête du Paranoid Squad, Muse le vendeur d’œufs de cane, Sergent Pepper le policier, Lovely l’usurière, Isko le proxénète, Ogo X, le rappeur difforme et plusieurs autres encore, tous plus volatiles et imprévisibles les uns que les autres. Les tableaux sont tous trash, offensifs, tapageurs, agressants et exubérants, tout en débordant d’unsentimentpunk authentique reflété dans le générique d’ouverture illustré, la police d’écriture utilisée pour le titre et une attitude générale de je-m’en-foutisme. Ces tableaux se suivent en formant une mosaïque extravagante de la ville, le tout devant être interprété simultanément comme une critique et une célébration : dès les premières minutes du film, alors que Tony D. explique, comme si de rien n’était, l’injustice sociale qui infeste la ville et critique virulemment l’élite politique corrompue, il s’éclatera en chantant dans les derniers moments du film. Métaphorique, absurde et source vraisemblable de discorde, Mondomanila est, plus important encore malgré le fait qu’il est adapté d’un roman, rafraîchissant : c’est une création que Khavn a pris presque 10 ans à réaliser et qui laissera sa marque dans votre esprit. Au lieu de se conformer à une narration conventionnelle comme dans le roman, De La Cruz a décidé d’adopter l’imagerie et les personnages afin de montrer, croyez-le ou non, la vérité. En somme, en accentuant les bidonvilles de Manille pour les transformer en carnaval des misérables et infortunés, Khavn réussit efficacement à changer la notion de « pornographie de la pauvreté » (considérée comme un mode prévalant dans le cinéma philippin; The Woman in the Septic Tank, également présenté à Fantasia cette année, en est une satire) en nous montrant quelque chose de vital et d’essentiel : un réalisme absurde dont on ne peut s’en détacher les yeux et encore moins de s’empêcher d’y réfléchir longtemps après le défilement du générique.

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Un film puissant à voir le 20 juillet à 22 h 15 à la Salle J.A. De Sève (ou le 1er août à 15h10) en ouverture dans la section Camera Lucida de Simon Laperrière et donnant le coup d’envoi du Plein feu sur le cinéma philippin, qui inclut aussi Amok de Lawrence Fajardo et le susmentionné The Woman in the Septic Tank.

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