L’HYPOTHÈSE DU MOKÉLÉ-MBEMBÉ
UNE ENTREVUE AVEC MARIE VOIGNIER
Avec L’hypothèse du Mokélé-Mbembé, l’artiste et réalisatrice Marie Voignier nous convie à questionner nos croyance et celle des autres. Un film sur un monstre mythologique, certes, il s’agit aussi d’un vibrant portrait d’un homme et de son obsession, ses croyances et sa détermination. Objectif et captivant, L’hypothèse du Mokélé-Mbembé vous transportera dans une jungle de possibilités et de questions. Ci-bas, Ariel Esteban Cayer s’entretient avec Marie Voignier.
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Avec L’hypothèse du Mokélé-Mbembé, vous employez un style extrêmement direct – laissant l’auditoire tirer ses propres conclusions face au sujet, mais reflétant également la nature élusive de la bête mythique elle-même. Cette approche s’est-elle présentée d’emblée ou est-elle venue au cours du processus?
Je n’ai pas envisagé d’autre approche que celle-là, c’est ainsi que je travaille en général : ouvrir avec le film (ou autre chose) un champ de réflexion qui génère plus de questions que de réponses. Depuis le début il ne s’agissait ni de faire un état des lieux des recherches sur le Mokélé-mbembé ni un « biopic » de Michel Ballot. Ce n’est ni l’homme ni la bête qui m’a intéressé mais bien la relation, les relations complexes que l’un tisse avec l’autre en passant par une tierce culture.
Le film suit tout un personnage. Comment avez-vous rencontré Michel Ballot et comment est née, de cette relation, l’idée de faire un film sur son périple crypto-zoologique?
J’ai commencé à m’intéresser à la cryptozoologie grâce à Stefanie Baumann, amie et doctorante en philosophie qui s’intéressait aux images en criminologie, dans les enquêtes. La cryptozoologie est la science des animaux cachés, non reconnus à ce jour par la science officielle. Les cryptozoologues croient en l’existence d’animaux parfois improbables, en se basant sur des représentations, des récits, des légendes. Ce qui m’a intéressée dans la cryptozoologie c’est qu’elle travaille les registres de la croyance et de la vérité. Le Mokélé-Mbembé, est-ce qu’on croit en son existence ? Les récits, les témoignages de ses apparitions, est-ce que c’est vrai ? On retrouve là les mêmes enjeux que ceux du cinéma et de la représentation. Avec Stefanie Baumann, nous avons décidé de participer à un colloque de cryptozoologues à Berlin. Une communication y exposait les recherches de Michel Ballot. J’ai été très intéressée par le contexte, la méthode et par la personne de l’explorateur. Sa ressemblance physique avec l’acteur Klaus Kinski m’a semblé prometteuse. J’ai ensuite contacté Michel Ballot qui nous a reçues chez lui près de Nice. Après, je lui ai exposé mes intentions de film : partager ses recherches à ses côtés en essayant de comprendre son point de vue, de m’approcher de sa croyance. Nous avons fait tous les deux un premier repérage de deux semaines pendant lequel j’ai pu constater la difficulté du terrain et rencontrer les protagonistes du film.

Vous avez suivi M. Ballot lors de son expédition de 2010 et – j’imagine – tournée des heures et des heures d’images – un exercice de patience en soi, non? Comment se déroula cette expérience – autant en termes techniques (tournage, prise de son) qu’émotionnels – de derrière la caméra?
Je n’ai pas exactement suivi Michel lors d’une de ses expéditions. Nous avons plutôt organisé une expédition ensemble pour tourner ce film, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Nous avons été dans des zones que Michel connaît bien, afin de retrouver des témoins qui avaient vu la bête et de filmer à nouveau leur témoignage. Il y a donc eu beaucoup de mise en scène. Mais j’ai tenu aussi à ce que nous allions dans des zones où Michel n’était jamais allé, afin de garder de la spontanéité, de la surprise, des rencontres. C’était aussi plus stimulant pour Michel. Alors bien sûr oui, des heures tournées. Mais pas besoin de patience, j’étais, et les membres de l’équipe (Stefanie Baumann et Thomas Fourel au son) avec moi complètement absorbés par ce qui se passait. Les conditions étaient difficiles : de l’électricité 3 heures par jour le soir, pas de communications téléphoniques, beaucoup de pluie, des problèmes avec le matériel, une alimentation très pauvre, etc. etc… la liste est longue mais ce n’est pas ce que l’on retient. J’ai été bien plus secouée par, comment le qualifier ?, le « choc de place », le climat « post-colonial » ? En se posant tous les jours la question de ce qu’on venait faire là, petit groupe de blancs perdus au fin fond de la jungle. Ce sentiment qu’on ne savait pas notre place, et qu’on n’avait pas de place et surtout pas celle qu’on aurait voulu : on voulait bien nous considérer comme (ex-)colons (Michel à son plus grand désespoir se fait appeler « patron ») ou éventuellement comme missionnaires (on m’a appelé plusieurs fois « ma sœur »), ou comme chasseurs de safari. Mais de toute façon il fallait endosser cet héritage historique (le Cameroun est un ancien protectorat français et britannique) et en tant que français on ne pouvait pas être considérés autrement que comme des anciens colons.
Face à vos plans larges et splendides de la jungle Caméronienne, l’auditoire devient lui-même investigateur et non seulement récepteur : est-ce pour vous le rôle optimal de l’auditoire du documentaire? Vouliez-vous éviter cette complaisance?
Je pense qu’un spectateur, quel qu’il soit (je ne distingue pas ici documentaire / fiction) peut toujours être actif s’il veut l’être. Mais il est vrai qu’il est plus ou moins sollicité. Je ne fais pas le film en pensant au spectateur. Je fais le film d’abord pour moi, en pensant à ce que j’aimerais voir dans un film. Donc j’essaie toujours de maintenir une tension, une stimulation, une réflexion tout simplement pour ne pas m’ennuyer moi-même.
Je suis fasciné par l’esthétique de la vidéo dégradée. Pouvez-vous me parler des ces images personnelles que Michel Ballot tourna lui-même ainsi que du choix de les intégrer au projet?
Dès notre première rencontre, Michel m’a montré les films qu’il tourne pendant ses expéditions. Depuis le début de ses voyages, il documente sous la forme d’un carnet de notes vidéo son travail, ses rencontres, ses réflexions. Il n’a jamais eu le désir de monter ces images qui restent à l’état de rushes dans un placard. Il était évident qu’il fallait les inclure, car non seulement ces films participent de son travail de recherche, mais ils apportent aussi une dimension supplémentaire à notre perception de Michel : on l’y voit seul, plus fragile. De plus, ces images tournées dans un format aujourd’hui disparu, le VHS-C, donnent une profondeur historique à son travail, elles l’inscrivent dans le temps.
Ces images semblent ponctuer le film et y ajouter un certain mystique, un historique, voire une mythologie propre à M. Ballot et son projet. Relater l’obsession et la consécration de votre sujet face à la créature mythique semble presque plus important que la créature elle-même. Ai-je tort?
Vous avez tout à fait raison, le film n’est pas du tout sur la créature elle-même, mais comme l’indique le titre, sur l’hypothèse émise par quelqu’un de son existence, et tout ce que cette hypothèse va engendrer. Faire l’hypothèse de l’impossible, c’est cela qui m’intéressait. C’est plus une attitude philosophique que zoologique.
La conviction des Pygmées et la conviction de Michel Ballot se rencontrent souvent au courant du film? Pouvez-vous discuter de ce thème central de la croyance?
La croyance, c’est ce qu’ont en commun Michel Ballot, les Pygmées et le spectateur. Sauf qu’ils ne croient pas exactement à la même chose, mais c’est dans le film que ça se rencontre. Michel croit à l’existence de la bête suite aux indices, témoignages qu’il a trouvés. Les Pygmées sont convaincus de l’existence de la bête, mais pour nous, non-Pygmées, on peine à comprendre à quel niveau se situe cette existence : dans le passé ? dans une cosmologie particulière ? dans une zoologie locale ? Quant au spectateur, il croit déjà au cinéma, il accepte l’illusion (que ce soit en fiction ou documentaire) et pour rentrer dans le dispositif cinéma croit à ce qui se passe sous ces yeux. Après, qu’à la fin du film il croie ou non à la bête, c’est autre chose…
J’ose cette dernière question: croyez-vous au Mokélé-Mbembé? Le tournage de ce film influença-t-il vos croyances personelles?
Bien sûr, pour se plonger dans la fabrication de ce film j’ai dû m’interroger ! Ce que j’ai trouvé le plus fascinant et qui m’a définitivement décidé à faire ce film, c’est que, la première fois que j’ai rencontré Michel Ballot chez lui pour voir s’il y avait dans toute cette histoire de Mokélé-Mbembé matière à faire un film, après les 4 heures que nous avions passé ensemble à discuter de sa méthodologie, de ses explorations, de ses recherches, des témoins etc…, je suis ressortie en me disant que, pendant 4 heures, j’avais été persuadée que le Mokélé-Mbembé existait. Michel Ballot et les témoignages qu’il m’avait montrés m’avaient fait faire ce déplacement-là. Et attention, ce n’est pas du tout parce que Michel m’avait convaincu à force d’arguments ou de preuves de l’existence de la bête, mais c’est que pendant 4 heures, comme pendant un long film, j’avais spontanément accepté cette hypothèse, j’étais plongée dans le monde du Mokélé-Mbembé avec Michel. C’est cela, une hypothèse : il faut dans un premier temps l’accepter pour ensuite la vérifier, ou pas, et ça peut prendre très longtemps.
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L’hypothèse du Mokélé-Mbembé est présenté le samedi 28 juillet à 14h50 dans la salle J.A. de Sève.
Visitez le blogue d’expédition de Michel Ballot ICI.
juillet 28, 2012
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