LA POUPÉE DE VOS RÊVES
LA POUPÉE DE VOS RÊVES: Rencontre avec Allison de Fren, la documentariste derrière The Mechanical Bride
Marybel Gervais
Mesdames et Messieurs, il est grand temps d’user de votre ouverture d’esprit. Épousez la démarche franche et sans jugements de la documentariste Allison de Fren et absorbez une vérité qui vous est peut-être inconnue grâce à The Mechanical Bride.
La femme, depuis toujours et toutes cultures confondues, tente par diverses moyens de plaire au sexe opposé. Ce dernier cultive une fascination depuis des lunes (la légende de Pygmalion issue de la mythologie grecque) pour l’être parfait incarnée sous les traits d’une poupée. La chirurgie plastique, dont la popularité bat son plein, permet à de nombreuses femmes de se rapprocher de cet idéal. À grand coup de silicone, elles transforment leur corps et l’éloigne de son aspect organique au profit du plastique. Mais quand est-il de l’autre côté de la médaille? C’est-à-dire, ces hommes qui, malgré les démarches radicales de certaines, éprouvent une attirance sexuelle et même émotionnelle pour une poupée inerte. Actuellement sur le marché, il est possible, pour une centaine de dollars, de se procurer une poupée grandeur nature faite à la main correspondant à vos critères. Elles se rapprochent dangereusement de l’aspect d’une femme et chaque jour, on tente d’améliorer cette ressemblance. Jusqu’où sommes-nous prêt à aller afin d’atteindre cette fantaisie?
Allison De Fren s’est penché sur le sujet en interrogeant divers intervenants, des créateurs de poupées articulées aux consommateurs en admiration. C’est au tour de Spectacular Optical de poser ses questions sur ce phénomène qui ne date pas d’hier.
Qu’est-ce qui a motivé ton intention de créer un documentaire sur les objets anthropomorphes féminins, leurs concepteurs et leurs propriétaires ?
J’ai un intérêt depuis longtemps pour les relations humaines vis-à-vis des objets anthropomorphiques, que ce soit des poupées, des marionnettes ou des robots. Mon intérêt s’est orienté vers une approche de genre il y a environ dix ans, par ma vie professionnelle, en tant que designer d’interactions numériques, je travaillais en recherche et développement sur une nouvelle technologie pour une compagnie de Silicon Valley. C’est là-bas que j’ai entendu parler pour la première fois des Realdoll (une poupée de silicone grandeur nature à usage sexuel) et ce fut par l’entremise d’un ami roboticien que j’appris l’existence de cette théorie émise par le père des robots industriels au Japon (Masahiro Mori) qui s’appelle la théorie de « la vallée dérangeante » ou bukimi no tani. Cette théorie suggère que lorsque les créations anthropomorphiques comme les robots deviennent humaines autant en apparence qu’en mouvements, mais n’arrivent pas totalement à calquer l’humanité, ils sembleront étranges ou effrayants (pensez aux vieux animatroniques de Disney). À ce moment-là, la plupart des roboticiens comme mon ami évitaient le réalisme chez les robots pour cette raison, mais je ne pouvais m’empêcher de me demander ce qui arriverait lorsque ces Realdolls commenceraient à bouger et agir comme des humains : est-ce que leur aspect effrayant diminuerait non seulement leur côté attirant pour les hommes qui les achètent, mais aussi le type de fantaisie qui les entoure ? Ce sont quelques-unes des questions qui m’ont inspiré la création de ce documentaire.
L’introduction du documentaire où l’on voit ce qui ressemble à des images de Coppelia : La Poupée animée de Mélies illustre parfaitement la thématique de ton film. Est-ce qu’en creusant sur le sujet de la conception d’une poupée parfaite à l’image de la femme, tu es tombée sur plus de références appropriées que tu ne le croyais ?
Oui, j’essayais de définir exactement ce que j’avais en tête, j’ai découvert un nombre surprenant d’explorations antécédentes sur une thématique similaire, comme le film de Mélies. Cette oeuvre s’appelle Illusions funambulesques (1903) et raconte l’histoire d’un homme engagé dans un projet pygmalionesque de créer la femme parfaite à partir de membres de mannequin, puis qu’il amène à la vie grâce à la magie. Par contre, il n’est capable d’incarner sa femme idéale que pour un bref moment : presque aussitôt qu’elle apparaît, elle se transforme imprévisiblement en un cuisinier portant un masque de clown grotesque. Le magicien tente de le ramener à son aspect féminin, mais à chaque fois qu’il y arrive, elle redevient la cuisinière (un cycle qui continue jusqu’à ce que le magicien, par frustration, attrape le cuisinier et le désassemble en parties détachées). Le film se voulait comique, mais (en gardant en tête qu’avant d’être cinéaste, Mélies était caricaturiste politique) on pourrait aussi y lire une satire sociale ou une parodie de romance bourgeoise et ce type d’images de l’amour idéal auquel nous continuons de nous accrocher même lorsqu’une réalité inquiétante s’affirme malgré nous. J’ai choisi un extrait de ce film pour l’introduction de mon documentaire parce qu’il concerne en partie la tension entre la fantaisie et la réalité. Malgré les avancées technologiques multiples, la réalité, à ce jour, de compagnons artificiels est encore loin des fantaisies de création de la femme parfaite imaginées autrefois. La façon dont mes sujets réconcilient les deux est en grande partie ce que je souhaitais explorer.
Est-ce que l’idée d’ensemble que tu avais de ton documentaire au départ s’est modifiée au fil de tes rencontres avec les intervenants ?
Oui. J’ai amorcé la création de mon documentaire en ayant une approche féministe, croyant que le phénomène d’amour artificiel était, de base, une histoire de contrôle et/ou de misogynie et anticipant que d’une façon ou d’une autre je serais bousculée par les gens que je rencontrerais. Néanmoins, je fus surprise à quel point j’appréciais plusieurs des hommes que j’interviewais et à quel point je sympathisais avec leurs préoccupations et leurs motivations. J’en suis venue à voir leurs intérêts et leurs activités moins comme une pathologie individuelle et plus comme le reflet d’une grande force culturelle qui méritait qu’on l’étudie, ce qui a changé mon approche sur le sujet du documentaire.
Il est plutôt facile de rester impartial dans la finalisation d’une oeuvre entre autres grâce au montage. Ce que tu as réussi avec brio. Par contre, lors de tes rencontres, j’imagine que des émotions imprévues se sont manifestées malgré toi. Je pense, par exemple, aux hommes tâtant la poupée aux gros seins comme si c’était une pièce de viande pendant la convention Erotica. Ou la triste histoire du vieux Texan. Ou encore la dérangeante anecdote de la poupée mutilée à maintes reprises. Fut-il parfois difficile de garder un visage neutre lors de tes interviews ?
Je ne suis pas sure d’avoir gardé un visage neutre lors de mes entrevues ! L’impartialité du montage du documentaire est plus le produit de ma curiosité à propos du sujet ainsi que mon désir de garder les possibilités d’interprétation ouverte pour le public au lieu de leur dicter ce qu’il doit pensé ou ressentir.
As-tu rencontré des gens totalement choqués par le sujet de ton documentaire ou, au contraire, as-tu découvert une plus grande ouverture d’esprit chez les gens ?
J’ai rencontré les deux types de réaction chez les hommes, les femmes, les amis, les étrangers et même les membres de ma famille. J’aime pensé que le fait que quelqu’un soit offensé et choqué ou bien qu’un autre soit ouvert et curieux comme moi est, en fait, un test décisif, mais je n’ai pas encore établi ce qu’il indique !
Certains intervenants parlent, dans ton documentaire, des raisons d’une absence du même phénomène chez la femme. C’est-à-dire, des hommes artificiels épousant les critères de perfection souhaités par son admiratrice. Qu’est-ce qui justifie cette absence selon toi ?
À un certain point dans mon documentaire, Matt McMullen, le créateur de Realdoll, dit que les femmes ne sont pas portées à acheter ses poupées parce que, contrairement aux hommes « qui sont habituellement stimulés visuellement », elles sont « heureuses avec leur vibrateur et leur imagination ». Il y a du vrai dans cette affirmation, même si je ne suis pas convaincue que c’est une vérité biologique. Tandis que la sexualité masculine stéréotypée implique le visuel, la poursuite et le toucher de l’objet de leur désir, les femmes sont encouragées à expérimenter l’identité sexuelle, le plaisir et même le pouvoir par le regard de l’autre, se faire poursuivre et toucher (à l’intérieur des études médiatiques, nous disons que dans la culture populaire « l’homme contrôle le Regard et la femme est l’objet du Regard »). Pour le formuler d’une autre façon, la femme est entraînée, très jeune, à répondre et desservir le type d’attention désirée en impliquant une conscience discriminatoire. Évidemment, une poupée n’atteint jamais ce type de conscience et le fait qu’un robot puisse un jour le faire est difficilement concevable pour la femme.
Je sais que pour plusieurs, dont beaucoup de femmes, le terme féministe désigne quelque chose de négatif. Pourtant, ce fut un mouvement qui permit l’émancipation du sexe féminin. Qu’est-ce que ce mot signifie pour toi ?
Je ne veux pas écarter la répercussion culturelle réelle et rétrograde contre le féminisme, que je trouve affligeante, mais je crois qu’une part de cette négativité (particulièrement chez les jeunes femmes) provient d’une confusion entre le féminisme comme mouvement et les aspects variés des discours féministes. Je suis une féministe pure et dure dans le sens que je crois en une équité pour tous les gens sur les plans social, politique et économique. Toutefois, je n’épouse pas nécessairement toutes les facettes du parti féministe. Par exemple, à la suite d’une projection de mon documentaire, on m’a demandé « N’était-ce pas l’ultime objectification de la femme ? Où est ton indignation féministe ? » Ma réponse est que de transformer des objets en femme n’est pas nécessairement la même chose que de transformer les femmes en objets et que l’indignation n’est pas toujours la réponse appropriée quant aux objets sexués.
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THE MECHANICAL BRIDE sera présenté en première québécoise le 26 juillet à 17h25 puis projeté à nouveau le 29 juillet à 13h05 au Théâtre J.A. De Sève en présence de la réalisatrice Allison de Fren. Plus d’info sur ce film ICI.
juillet 26, 2012
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