HEADSHOT
PLEUVOIR VERS LE CIEL
par Ariel Esteban Cayer
(Traduction: Mai Nhu Nguyen)
Depuis ses débuts en 1997 avec Fun Bar Karaoke (sous le nom de « Tom Pannet »), Pen-Ek Ratanaruang s’imposa rapidement comme l’un des cinéastes principaux de la nouvelle vague thaïlandaise. Il n’a peut-être d’égal, au moins selon les critiques de l’industrie mondiale du cinéma, qu’Apichatpong Weerasethakul, qui a depuis éclipsé ses contemporains avec son mélange différent d’expérimentation formelle et d’ambiance teintée de réalisme et de magie. Non moins aventureux cependant, Ratanaruang a depuis lors réalisé 7 longs métrages explorant divers genres; le plus récent, Headshot, étant présenté cette année au Festival Fantasia.
À la suite de films similaires (après Fun Bar Karaoke, il a réalisé 6ixtynine9 en 1999 et Monrak Transistor en 2001), qui ont été comparés aux œuvres de Quentin Tarantino et de Wong Kar-Wai, le jeune cinéaste a surpris le monde en effectuant un virage à 180 degrés avec le sublime Last Life in the Universe, une odyssée contemplative sur la nature du deuil, du désir et de l’aliénation culturelle. Cette production japonaise-thaïlandaise est considérée par plusieurs comme étant son plus grand chef-d’œuvre. Filmé par l’exceptionnel directeur de photographie Christopher Doyle, co-scénarisé par l’écrivain thaïlandais Prabda Yoon et mettant en vedette un favori du public, l’excellent Tadanobu Asano, et l’envoûtante Sinitta Boonyasak, Last Life in the Universe a pris d’assaut le public de Fantasia en 2004 en empochant l’or pour le « Meilleur film Fantasia» et pour le « Meilleur film asiatique ». Ce succès a rapidement mené au tournage d’Invisible Waves, de style similaire, en 2006 (également filmé par Doyle et mettant en vedette Asano). L’année suivante, le réalisateur présenta Ploy (2007), un portrait profond et fascinant dans lequel il capture l’ambiance et l’exploration encore plus poussée des relations dysfonctionnelles, tirant parti de paysages d’ambiance, d’un ton saisissant et d’émotions exhilarantes sur le grand écran comme jamais auparavant. Cette période d’essai stylistique se concrétisa avec Nymph (2009), un thriller psychologique mêlé d’horreur dont la scène d’ouverture n’est qu’un avant-goût des moments inoubliables, surréels et sinistres qui attendent le spectateur. Comme un compagnon troublant (et excellent) à l’Antichrist de Von Trier (2009) par leur vision partagée de la dissolution d’une relation à travers l’intervention du surnaturel, Nymph confirmera le talent indéniable du réalisateur de découvrir la beauté malgré les paramètres de base (et limites) du cinéma (l’éclairage, le mouvement et la relation entre eux) et d’expérimenter avec les conventions des genres d’horreur et de thriller. Le film, tout comme Ploy, jette un regard silencieux sur un triangle amoureux dysfonctionnel, et semblait indiquer la voie discrète que le cinéaste pourrait prendre dans l’avenir… des attentes qui seront contredites par son tout film policier et existentiel Headshot, dont la première mondiale s’est déroulée à TIFF en 2011.
Réunissant le réalisateur avec Nopachai Chaiyanam (qui jouait le photographe Nop dans Nymph), Headshot voit Ratanaruang combiner les thèmes de ses plus récents films (la prise de conscience spirituelle, l’exploration des relations personnelles) et le monde de ses premiers films, avec l’histoire de Tul, un policierpossiblement trahi et étant devenu un tueur à gages. À la suite d’un assassinat foiré où il a été atteint d’une balle derrière la tête, il perçoit maintenant le monde à l’envers – littéralement. Maintenant qu’il voit, dans ses mots, « la pluie tomber vers le ciel », il s’est donné pour tâche de faire la lumière sur ce qui lui est arrivé, quête au cours de laquelle il se découvrira de façon inattendue. Basé sur le roman Rain Falling Up the Sky, de Win Lyovarin, Headshot entrelace une prémisse conventionnelle de thriller avec une mosaïque riche et parsemée de flashbacks intenses, rendant le tout l’une des meilleures – si non LA meilleure des – études de personnage que vous aurez la chance de voir au Festival cette année. À travers un amour perdu, une spiritualité florissante et, oui, une avalanche de balles, Tul aura une prise de conscience consternante : il n’y a pas de bien ou de mal dans ce monde, seulement ce qu’on en fait. Un film d’action explosif, dont le style stimulant captive et résonne à niveau spirituel, Headshot dévoile au grand jour la corruption de la police thaïlandaise et raconte un voyage philosophique rempli de péripéties. Avant tout, c’est une œuvre splendide sur la nature inévitablement cyclique de notre existence dont vous devez en faire l’expérience le 19 juillet, à 21h30 à la Salle J.A. de Sève ou en reprise le 24 juillet à 13h00.
juillet 19, 2012
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