Conceptions sur la mort

BLACK

CONCEPTIONS SUR LA MORT:
l’historique du thriller policier scandinave

Par Paul Corupe
(Traduction: Emilie Christiansen)

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Un corps laissé au fond d’une rivière asséchée, un collage de photos de victimes féminines étouffées, une boîte de sécurité remplie de mains coupées ou un doigt ensanglanté invisible au sein d’un bol de grignotines soufflées au fromage – ces images de film grotesques, mais indélébiles, sont sur le point de supplanter les délicieuses boulettes de viande et les meubles abordables à assembler en tant qu’exportations scandinaves les plus visibles. Débordants de brutalité, d’émotions frileuses et d’une généreuse portion de relativisme moral, les thrillers policiers scandinaves sont de nouveau en plein essor, décortiquant une région corrompue en proie à la criminalité, où les personnages sont souvent aussi éloignés et isolés que les paysages balayés par le vent. Bien que la Suède ait dominé la tendance pour plusieurs décennies, le Danemark, la Norvège et l’Islande (intronisé officieusement) ne sont pas si en retard, aidant à tisser un réseau régional de romans, de films et de télévision qui a aidé à définir la production culturelle moderne de ces pays

Bien que le flot constant de récits policiers s’écoulant de la région s’est parfois infiltré au-delà des fjords pour courtiser la popularité internationale, la récente vague du genre a amené ces histoires politiques et sociales de meurtres et de drogues à un public international. Alors que certains récits adhèrent encore à l’approche lente et analytique du dévoilement d’intrigues, favorisée par Stieg Larsson dans son roman The Girl with the Dragon Tattoo pour dévoiler les maux sociaux sous-jacents, de récentes adaptations cinématographiques comme Easy Money (2010), Headhunters (2011) et Black’s Game (2012) se sont plutôt concentrés sur les personnes qui naviguent le milieu clandestin scandinave, où la cupidité est de bonne guerre et la corruption sévit de façon effrénée.

La Scandinavie possède une longue lignée de fiction et de cinéma policier, où l’imprimé et les images travaillent main dans la main, se nourrissant souvent de réelles atrocités avec ce qu’ils dépeignent. Cependant, le tout a actuellement commencé en Suède durant les années 1960 et 1970, lorsque les auteurs Per Wahlöö et Maj Sjöwall ont collaboré sur 10 romans policiers suivant le personnage Martin Beck, un enquêteur subjugué de la Stockholm Homicide Squad. Le premier livre de poche de Beck, Roseanna en 1965, a été le premier a obtenir une adaptation en 1967, mais Beck s’est réellement démarqué à l’écran avec le film hollywoodien sous-estimé de procédure policière de Stuart Rosenberg The Laughing Policeman (1973), avec Walter Matthau dans le rôle du détective principal (avec un nom différent) sur la piste d’un meurtrier qui a abattu neuf passagers d’un autobus.

Ne voulant pas être surpassé, le réalisateur Bo Widerberg a ramené Beck à ses origines de Stockholm en 1976 avec Man on the Roof, qui demeure l’un des succès les plus populaires de la Suède. Une adaptation tendue du roman The Abominable Man de Wahlöö et Sjöwall, l’histoire présente une enquête de Beck sur le meurtre d’un agent de police qui le conduit à une descente policière sur un toit pour tenter d’arrêter un tireur d’élite ciblant des policiers. Directement inspiré du succès international de The French Connection (1971)—mis à part les scènes de tirs de précision, Widerberg offre même sa propre poursuite à pied à travers les métros de Stockholm—Man on the Roof souffre d’une vision plus large que son budget, mais il s’agit tout de même d’un thriller bien conçu, présentant une scène de meurtre sanglante et la même paranoïa palpable qui a nourrit plusieurs thrillers hollywoodiens de la même époque. Un manque de cran, comme utilisé par Friedkin avec la ville de New York, est compensé par une noirceur implacable —de la mélancolie du cadre suédois et les occupations de Beck avec les activités mondaines de la vie de tous les jours, qui sont souvent interrompues par des éclats de violence inhumaine.

Au grand écran, Beck, déjà populaire, a touché une corde encore plus sensible avec le public de son pays natal. Il n’est pas rare de voir Man on the Roof célébré auprès des chefs-d’oeuvre suédois certifiés de Ingmar Bergman et Victor Sjöström. Bien que quelques films de Beck ont suivi, le personnage a fait un retour notable en 1993 avec une nouvelle série de films pour la télévision inspirée des romans originaux. Ces épisodes présentent le personnage de Beck interprété par Gösta Ekman, qui n’était pas étranger aux récits policiers suédois, ayant interprété à travers les années 1980 le chef d’une bande de criminels dans les populaires films de The Jönsson Gang.

En 1997, ayant épuisé les livres de Wahlöö et Sjöwall, une nouvelle génération d’écrivains a commencé à scénarisé des intrigues pour la nouvelles série TV Beck, cette fois-ci avec Peter Haber dans le rôle principal. Cependant, à ce point là, Beck avait déjà de la forte concurrence—en 1991, l’auteur Henning Manhell a introduit les lecteurs au détective de police Kurt Wallander, un personnage qui peut toujours rivaliser avec Beck en termes de longévité et d’impact sur le genre. Si Beck était un peu froid et sévère, et bien Wallander est carrément morose. Il est un détective doué, mais de plus en plus troublé, semblant lutter pour tout simplement passer à travers la journée. Le saut de Wallander au grand écran fut plus rapide que celui de Beck, puisqu’il est apparu dans une série de neuf films qui ont débuté en 1994, avec 26 téléfilms qui ont suivi en 2005.

Bien que les grincheux détectives Beck et Wallander se trouvent au sommet du genre des films policiers suédois, les films policiers scandinaves ont commencé à se concentrer davantage sur les criminels que les policiers. Certains suggèrent de plus en plus que la récente explosion suédoise de romans, de films et de séries télévisées de fiction policière sont dues au sentiment accru de la population d’un échec de leurs programmes d’aide sociale du berceau à la tombe, surtout en Suède. Ce thème occupe une grande place autant dans les intrigues de Beck que de celles de Wallander, puisque les protagonistes luttent fréquemment contre un monde de promesses brisées, miné par la corruption, la discrimination de classes sociales et des crimes violents. Par contre, cette nouvelle race de films policiers scandinaves dénude les narratifs de procédure policière encore plus en retirant (majoritairement) le substitut au public impartial et en plongeant directement au sein des vies de ceux qui se sont tournés vers le crime—les victimes d’un système social de plus en plus corrompu.

Kim Bodnia in Nicholas Winding Refn

Avant de solidifier sa carrière avec son succès de 2011 Drive, ce serait peut-être Nicolas Winding Refn qui a popularisé la tendance avec sa trilogie révolutionnaire Pusher, une série policière post-Tarantino qui a considérablement changé les enjeux de ces films. Le public ne suit plus un dossier méticuleusement disséqué de meurtre, mais il est plutôt jeté au coeur des ruelles du Danemark pour suivre des antihéros criminels qui ont des démêlés avec de puissantes organisations criminelles. Le premier film de Pusher, sorti en 1996, met en vedette Kim Bodnia dans le rôle de Frank, un trafiquant de drogue dont l’opportunité de faire un gros coup vire mal. Pourchassé par des policiers, il est obligé de déverser un gros paquet d’héroïne dans un lac pour éviter une accusation de possession, l’endettant lourdement envers Milo, un baron de la drogue local. Frank devient de plus en plus frénétique à travers le film pour réunir cet argent—mais toutes les pistes se terminent en cul-de-sac et il sait que les brutes de Milo vont le torturer et le tuer s’il ne paie pas.

Outre les deux suites, le film a engendré une foule d’imitateurs. De plus, Refn garde un doigt coupé ou deux dans l’industrie des films policiers qu’il a aidé à développer, dont récemment en tant que producteur exécutif pour Black’s Game (2012). Inspiré du roman de Stefan Mani, ce thriller policier islandais est le récit d’un criminel sans importance qui aide un vieil ami et est soudainement recruté dans l’organisation de drogue la plus dangereuse et insurgée du pays au tournant du millénaire. Le réalisateur Oskar Thor Axelsson nous donne un avant-goût de la variété, de la compétitivité et de la brutalité de l’activité criminelle dans le pays—les passages à tabac sanglants, les escroqueries d’assurance, les drogues et les vols de banques armés s’additionnent pour nous mener à la confrontation finale du film, qui est inspirée des faits vécus de la plus importante saisie de drogues de l’histoire de l’Islande. C’est le récit de la faim de ces criminels, alors qu’ils manipulent aisément les systèmes sociaux et se tournent vers des crimes à sensations plus hédonistes qui se détériorent et deviennent mortels. Il est devenu l’un des films islandais à avoir obtenu les plus grands profits de leur histoire et avec raison—comme Easy Money (2010), un autre film policier suédois à propos d’un trafiquant de drogues—il s’agit d’un récit policier sophistiqué et accessible fortement influencé par les films policiers de style occidental à la Scorsese ou Tarantino, mais avec une saveur régionale distincte.

JACKPOT (2011)

Également sur la liste des films qui auront un impact cette année se trouve Jackpot (2011), scénarisé de son propre roman par l’auteur à succès Jo Nesbø. Bien que Jackpot partage certains thèmes de Black’s Game, il s’agit d’une approche par l’humour noir au genre policier. C’est une approche similaire à la récente série norvégienne Tomme Tønner, ainsi qu’à la comédie danoise de vol de banque China They Eat Dogs (1999). Cependant, cette souche du genre policier pourrait probablement remonter à une période plus lointaine avec The Jönsson Gang et la série de comédie policière norvégienne The Olsen Gang qui a débuté en 1968. Même si Jackpot présente le personnage familier de l’inspecteur de police, l’histoire est tout de même majoritairement raconté du point de vue d’un ouvrier de tous les jours nommé Oscar (Kyrre Hellum), qui gagne le gros lot d’un pool de soccer avec un trio d’ex-détenus qui travaillent avec lui à l’usine de sapins de Noël. Par contre, lorsqu’ils se mettent à s’entretuer pour un plus gros morceau du gâteau, Oscar doit faire des tentatives de plus en plus ridicules à recueillir son argent, cacher des corps et éviter la police.

Un film exceptionnellement sanglant, mais tout de même très drôle, Jackpot se détache de l’atmosphère sombre de la plupart des thrillers scandinaves; la scène la plus notable du film est une folle fusillade dans une boutique érotique avec des DVDs XXX et des poupées gonflables qui virevoltent dans les airs à travers une rafale de coups de fusils. Cependant, le film réussi quand même à aborder un bon nombre des thèmes habituels—des criminels (pas-si)-réhabilités qui pourraient être des brutes de Pusher dans 10 ans, au moins l’un des personnages utilise son emploi officiel pour prendre avantage de la situation, puis la quasi-pauvreté d’Oscar est presque assez pour convaincre les policiers qu’il tuerait n’importe qui pour devenir millionnaire. C’est un récit imprévisible et remplit de tournures surprenantes de la part de Nesbø, celui-ci étant devenu l’un des auteurs de fiction policière les plus populaires depuis Larsson—le récent film Headhunters (2011) était également inspiré de l’un des livres de Nesbø et Martin Scorsese envisage la réalisation d’une adaptation de The Snowman, un récit de la série de Nesbø Harry Hole à propos d’un agent de police de Oslo.

THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO (2009)

Malgré l’attention accrue envers les criminels, Harry Hole n’est pas le seul détective futé traquant les rues de la Scandinavie; le succès presque parallèle de The Girl with the Dragon Tattoo et les autres livres de la trilogie Millennium de Larsson y ont vu. Publié de façon posthume en 2005 et en Amérique du Nord en 2008, The Girl with the Dragon Tattoo a d’abord été adapté pour l’écran en 2009 par Niels Arden Oplev. Généralement, le livre (et ses adaptations cinématographiques) partagent l’approche de Beck et de Wallander à la résolution de crimes, avec l’enquête du journaliste Mikael Blomkvist sur la disparition d’une fille datant de 30 années, avec l’aide de la jeune pirate informatique Lisbeth Salander. Toutefois, l’histoire ne se contente pas de faire allusion aux enjeux sociaux auxquels fait face la Suède, mais met complètement à nu la corruption des institutions sociales et des grandes entreprises, présentant même Lisbeth se faisant littéralement violée pas le système—son tuteur la forçant à participer à des actes sexuels avant de lui donner accès à ses comptes en banque. Bien qu’ils ne soient pas actuellement des agents de police, ces personnages s’intègrent parfaitement avec la nouvelle génération de détectives troublés— Irene Huss, l’experte médicale de l’auteure suédoise Helene Tursten, dirige une équipe excentrique d’enquêteurs de police, puis Van Veeteren, la divorcée grincheuse de Hakan Nesser, ainsi que Varg Veum, l’ancien travailleur d’assistance sociale de Gunnar Staalesen, sont tous des détectives fictifs qui ont fait le saut des livres à la télévision.

Par contre, c’est l’intérêt d’autres pays qui continue d’amener la tendance des récits policiers scandinaves au sommet. Les versions traduites de livres par des auteurs populaires comme Camilla Läckberg, Arnaldur Indridason et Karin Fossum sont facilement accessibles à travers la planète, alors que la BBC a récemment présenté Kenneth Branagh dans le rôle de Wallander pour une nouvelle série inspirée des films suédois pour la télévision. Aux États-Unis, AMC prévoit une deuxième saison de The Killing, inspirée de la série télévisée danoise Forbrydelsen, où chaque épisode couvre une période de 24 heures d’un dossier, puis Fox envisage de produire un remake de Those Who Kill, une série inspirée de l’oeuvre de la romancière danoise Elsebeth Etholm. De plus, les plus grands réalisateurs d’Hollywood sont tout aussi épris du phénomène—en plus de Scorsese, nous avons déjà vu l’adaptation de The Girl with the Dragon Tattoo (2011) par David Fincher et le remake de Christopher Nolan de Insomnia (1997) de Erik Skjoldbjærg, avec de nouvelles versions de City State (2011) de l’Islande et de Easy Money (2010) sur la table de travail.

Même si cette récente explosion de remakes doit probablement offrir une validation aux auteurs et cinéastes scandinaves, elle est également un peu superflue. Liés de façon intrinsèque à leur cadre géographique, les livres, films et adaptations télévisées originaux sont une déclaration plus directe et vitale de la situation sociale des pays scandinave. Et même lorsque l’intérêt international se mettra à ralentir, ces détectives, enquêteurs et agents de police seront toujours là, tout aussi moroses qu’ils l’ont toujours été, rendant hommage à Beck dans leurs vêtements froissés et leurs mauvaises habitudes de vie, alors que les criminels sans importance continuent de courir désespérément à leurs pieds, essayant de réunir assez d’argent pour survivre.

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