CE QUI SE TROUVE DERRIÈRE LE SOLEIL

CE QUI SE TROUVE DERRIÈRE LE SOLEIL
Les co-scénaristes/réalisateurs Tom Kingsley et Will Sharpe discutent des plaisirs de la mélancolie de BLACK POND
Entrevue par Kier-La Janisse
(Traduit par Emilie Christiansen)

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Black Pond est un type de film spécial. Ses éloges l’ont précédé et l’ont présenté comme un autre film de la longue lignée des comédies britanniques « inconfortables », mais Black Pond, nominé pour un BAFTA, transcende ces catégorisations trop faciles. Certains ont remarqué que son cadre de faux-documentaire et sa représentation d’un mariage hautement dysfonctionnel rappelle la série britannique Human Remains (2000) de Rob Brydon et Julia Davis[1], et c’est lors des moments plus comiques que cette comparaison semble plus appropriée, mais il y a une tristesse dans Black Pond qui nous entoure de façon inattendue; la trajectoire épiphanique des personnages est exaltante et se communique bien. Cela dit, ils s’agit également d’un film sacrément drôle.

Dans ce premier long métrage de Tom Kingsley et Will Sharpe, Chris Langham (de la satire politique primée The Thick of It) interprète le rôle de Tom Thompson, le patriarche bienveillant, mais qui ne s’y connaît à rien, d’une famille de la classe moyenne profondément malheureuse. Sa femme Sophie (Amanda Hadingue) et ses filles Katie et Jess (Anna O’Grady et Helen Cripps) semblent le détester, le caractérisant comme un crétin narcissique, mais il se trouve un compagnon improbable en Blake (Colin Hurley), l’étranger socialement inepte, mais doux, qu’il rencontre en cherchant son chien à trois pattes « Boy » qui manque à l’appel, dans les bois près de leur maison. Blake est extrêmement sensible et fragile émotionnellement, et Tom l’invite à la maison pour le thé. Cet acte de générosité va tout changer.

Le cinéma contient tant de films à propos d’intrus catalyseurs (Teorema, Visitor Q, Hesher, sans même mentionner d’innombrables films d’horreur) et comme plusieurs d’entre eux, Black Pond se délecte à la fois dans la maladresse des étrangers, ainsi que dans les moments très calmes de clairvoyance. Blake s’insinue dans leurs vies, mais ils ne sont jamais effrayés ou méfiants, malgré son étrangeté innée. Tom veut un ami désespérément, quelque chose pour secouer sa vie autrement ennuyeuse, qui lui a accordé de nombreux luxes vides de sens. Sophie, qui a sublimé ses passions musicales et littéraires à un calme réconfortant de cet ennui (« since when do you give a fuck? » (depuis quand tu t’en crisse?) dit-elle, lorsque Tom s’intéresse soudainement à sa poésie abandonnée. « I give a massive fuck! » (j’en ai un crisse de grand intérêt!) qu’il répond de façon obtuse) pense que son mari est un idiot égoïste, mais sa créativité est revigorée par l’arrivée de Blake, jusqu’au point de l’amener à devenir affectueuse physiquement envers lui.

Le film se situe à l’extérieur de la bulle hermétique de la maison rurale des Thompson, avec le psychologue bidon Eric Sacks (interprété par Simon Amstell, un comédien britannique connu et animateur du jeux questionnaire télé Never Mind the Buzzcocks), qui agit en tant que la plus grande menace à leur drame insulaire. Tim (interprété par le scénariste/co-réalisateur Will Sharpe), le colocataire japonais en amour avec les deux filles Thompson (qui jouent ensemble dans un groupe musical à la Danielson Famile) est également un étranger, bien que plutôt empathique. Tim voit tout, mais peine en silence, toujours en train d’aider, mais constamment inefficace. Tim s’accroche à Tom comme un conduit vers sa propre famille, puisqu’il ne réussit pas à communiquer avec eux, mais au bout du compte, seul Blake peut leur offrir un type de réconciliation ou leur permettre de tourner la page sur leur situation.

Will Sharpe et Tom Kingsley ont eu la gentillesse de s’entretenir avec Spectacular Optical à propos des plaisirs de la mélancolie de leur premier long métrage.


[1] Je dois remercier le programmateur/producteur de films Anthony Timpson pour avoir soulevé ce rapprochement à mon attention.

Tom Kingsley (l) and Will Sharpe

Vous avez déjà collaboré sur un court métrage, Gokiburi, mais Black Pond est votre premier long métrage. Étant donné que c’était votre premier long métrage, qu’avez-vous fait pour gagner la confiance de ceux que vous avez contacté pour prendre part au projet?

L’essentiel était que les gens aimaient le scénario. Alors tant que le film s’avérait être semblable au scénario, ils croyaient que le projet en valait probablement la peine. Nous avions déjà travaillé avec la plupart des acteurs, alors ils savaient comment nous étions. L’équipe de tournage nous a donné une chance, car nous leur avons offert une opportunité potentiellement utile. Par exemple, notre directeur de la photographie était habituellement un assistant à la caméra, alors le film lui offrait la chance de faire ses preuves. Le risque principal était sur les épaules des gens et des compagnies qui ont investi dans le film – même s’ils nous connaissaient et croyaient qu’on allait probablement faire un bon film, il y avait tout de même un énorme risque qu’il ne récupèrerait pas leur argent. Fondamentalement, nous avons eu la chance de travailler avec des gens très généreux et nous avons essayé d’inspirer la confiance en étant aussi professionnels et organisés que nous le pouvions.

Quand avez-vous rédigé le scénario et qu’est-ce qui l’a inspiré?

Le scénario a été écrit au début de 2010, quelques mois avant le tournage. Cependant, ce scénario était vaguement inspiré d’une pièce de théâtre que nous avions écrit à l’université avec quelques amis. Nous avions commencé à le transformer en un scénario de film, mais nous avons réalisé que (avec des châteaux en flammes et des hélicoptères, etc) le film serait beaucoup trop compliqué et coûteux pour notre première incursion dans la réalisation d’un long métrage. Alors, nous avons décidé de prendre les personnages principaux de la pièce de théâtre, dénuder tout le scénario et raconter une histoire qui serait beaucoup plus simple et facile à filmer. Nous avons également trouvé un avis de décès à propos d’un homme qui se glissait secrètement dans les jardins des gens pour tondre leur gazon ou peinturer leurs remises. Nous trouvions très drôle qu’il accomplisse ces choses si gentilles, mais d’une façon très inconfortable pour les propriétaires. Alors c’était une forte influence pour le personnage de Blake, qui est l’étranger qui se lie d’amitié avec la famille Thompson.

Pourriez-vous décrire ce film comme étant une comédie noire? Plusieurs critiques l’on fait et bien que je crois que le film est terriblement drôle, il ne s’agit pas tant d’une comédie noire qu’un mélange d’humour et de pathos, une comédie où l’on sourit alors que son coeur se déchire, ce qui n’est pas la même chose qu’une comédie noire selon moi. Que vouliez vous réaliser comme ton avec le film?

Nous ne nous efforcions pas d’atteindre un ton particulier. Nous n’avions pas décidé de faire une comédie. Nous n’avions pas décidé de faire un thriller. Nous n’avions pas décidé de faire un film sombre. Et nous ne pensons pas que Black Pond correspond aux descriptions qui précèdent. Il y avait des répliques drôles. Des situations comiques. Des répliques tristes. Des situations tristes. Nous savions que nous avions des acteurs sensibles à l’humour et qui avaient de bons instincts comiques. Cependant, certaines scènes sont devenues plus drôles que nous l’avions imaginé et d’autres sont devenues plutôt troublantes, alors qu’au cours du tournage nous croyions que c’était hilarant. Évidemment, le tout dépend également de la personne qui visionne le film. Nous ne voulions pas produire ce-type-de-film ou ce-genre-de-film ou même un film-dans-le-style-de-quelque-chose-en-particulier. Nous voulions simplement faire un bon film. Par contre, nos films préférés sont ceux qui reflètent l’humour et le pathos que l’on retrouve partout dans nos vies. La vie n’est jamais qu’une comédie ou qu’un drame – il s’agit toujours d’un mélange des deux.

Racontez-moi comment vous avez assemblé la distribution des acteurs pour le film – vous avez un mélange d’acteurs professionnels de Shakespeare et des acteurs connus de comédies, comme Chris Langham et Simon Amstel – à certains égards, cela me rappelait le contraste de Down Terrace de Ben Wheatley, en mélangeant des acteurs comiques avec du matériel dramatique et vice-versa. Il y a quelque chose d’intéressant qui se produit avec cette friction.

Notre principale préoccupation était d’obtenir les meilleurs acteurs, peu importe qui ils étaient. Et les meilleurs acteurs sont susceptibles d’être bons à la fois avec la comédie qu’avec le drame. Nous avons généralement choisi des gens avec qui nous avions travaillé auparavant. Il était important de savoir qu’ils étaient d’excellents acteurs et qu’ils avaient une attitude saine par rapport au travail sur un film à petit budget. Par exemple, Amanda Hadingue, qui interprète le rôle de Sophie, était en tournée avec Will pour la Royal Shakespeare Company – et elle a également mis en place sa propre troupe de théâtre expérimentale nommée Stan’s Cafe. Nous ne connaissions pas Chris Langham avant le tournage, mais nous avions toujours cru qu’il était la meilleure personne pour le rôle. Nous étions si chanceux qu’il ait accepter de prendre part au projet – et c’était une grande prime qu’il se soit avéré être extrêmement généreux et d’un grand soutien sur le plateau de tournage.

Vous avez été les seules personnes à donner un rôle à Chris Langham après son incarcération. Peu importe si les accusations étaient exactes, avez-vous considéré ceci comme un risque en termes de la publicité qu’aurait votre film?

Nous voulions simplement faire le meilleur film que l’on pouvait produire. Nous ne savions même pas si nous serions capable de le présenter dans des salles de cinéma – ou même de le terminer tout court. Alors, cela semblait inutile de s’inquiéter de la possible réaction du public après la sortie du film – la seule chose que l’on pouvait contrôler était de faire le meilleur film avec les meilleurs acteurs. Le reste n’est pas sur nos épaules. Puis en l’occurrence, la réaction a été extrêmement positive.

L’aspect thématique du film – à propos d’une famille qui a été laissée pour compte par les médias avec de fausses accusations qui ne considèraient pas le contexte – peut être relié d’une certaine façon au cas de Langham. Est-ce que vous l’aviez spécifiquement contacté pour ce rôle à cause de cette raison?

Ce volet du film n’était pas actuellement dans le scénario pour le tournage. C’est quelque chose qui est apparu plus tard, lorsque nous avons filmé les images improvisées pour le documentaire. Vous avez raison qu’il y a un certain lien avec l’histoire de Chris, mais il s’agit d’une coïncidence que nous avons décidé de garder au montage final. Alors, bien que nous ayons spécifiquement recherché Chris Langham, nous l’avons seulement fait car nous pensions qu’il était la meilleure personne pour interpréter le personnage de Tom Thompson. Lorsque nous parlions de l’histoire, nous avions des références pour chaque personnage pour s’assurer que l’on était sur la même longueur d’ondes. La référence principale pour Tom Thompson était notre impression de Hugh Abbott (le personnage de Chris dans The Thick of It), s’il revenait à la maison. Alors lorsque l’on pensait à la distribution des rôles, nous voulions réellement quelqu’un comme Chris Langham. Au début, nous étions un peu gênés de lui demander – nous ne pensions pas qu’il accepterait, alors nous avons commencé en entrant en contact avec des acteurs que l’on croyait davantage à notre niveau. Lorsqu’ils nous ont refusé, nous avons décidé qu’il n’y avait aucun mal à demander, alors nous avons contacté son agent et nous avons envoyé le scénario. Nous étions très heureux d’avoir atteint cette étape, alors nous étions sur un nuage lorsqu’il nous a répondu qu’il a aimé le scénario et qu’il voulait nous rencontrer pour en parler.

Parlez-moi de votre processus pour en être venu à la structure non-conventionnelle du film. Par exemple, même dans le texte de présentation promotionnel du film, on nous donne essentiellement tout le récit narratif du film, alors les seuls éléments avec lesquels vous travaillez pour raconter votre histoire d’une manière attrayante sont la structure et les performances.

Il s’agit de quelque chose qui est également arrivé au cours du montage. Le script original était plus linéaire. Toutefois, les personnes qui visionnaient les premières versions du montage s’attendaient toutes à une fin plus conventionnelle où Blake vire fou et tue tout le monde. Puis, ils avaient des commentaires sur la surprise de la fin où il finit par plutôt se suicider. Par contre, nous ne voulions pas de surprise à la fin – nous voulions que les gens se concentrent sur des petits détails à propos des raisons qui amènent les personnages à faire ce qu’ils font. En révélant la fin au début du film, même dans la publicité, nous écartons l’intrigue du processus et nous offrons au public la liberté de se concentrer sur les performances, l’ambiance et ce qui se passe dans la tête des personnages. En fin de compte, c’est plus gratifiant. Bien sûr, nous voulons tout de même que les gens soient absorbés par le développement de l’histoire – alors bien que le public sait ce qui va se produire, il ne sait pas pourquoi cela va se produire, ou encore la manière exacte sous laquelle le tout va se dérouler.

Une partie de cette structure multimédia comprend les séquences animées destinées à véhiculer l’espace émotionnel du personnage de Blake. Pourquoi avez-vous choisi d’utiliser de l’animation pour ces séquences? Le tout ressemble aussi à de l’animation traditionnelle à la main, est-ce exact?

Oui, il s’agit d’animation traditionnelle dessinée à la main. C’est très rudimentaire – c’était Tom qui dessinait sur du papier d’imprimante avec un stylo à plume. Tous ces morceaux ont été ajoutés à la post-production – ils n’étaient pas dans le scénario original non plus. Nous voulions trouver une façon d’illustrer les histoires que Blake raconte et nous avons essayer différents styles avant de se décider sur quelque chose qui fonctionnait. En développant les séquences d’animation, nous avons réalisé que nous avions besoin d’une raison provenant du personnage pour leur présence dans le film. Elles ne pouvaient pas être ajoutées simplement car elles étaient agréables à regarder. Alors, nous avons eu l’idée que Blake a dessiné ces dessins lui-même – et nous avons filmé une scène avec lui où l’on peut voir tous les dessins originaux sur une table dans la maison. Une fois qu’on apprend qui a fait les animations et la raison pour laquelle elles sont là, elles deviennent plus triste et j’espère qu’elles sont aussi plus satisfaisantes.

Will – Comment faisiez-vous pour entrer et sortir de vos différents rôles en tant qu’acteur et scénariste/réalisateur?

Je n’ai jamais vraiment approché les différents aspects de la production d’un film comme étant nécessairement différentes disciplines. Je n’ai aucune formation en tant qu’acteur. Je compare le tout à être dans un groupe de musique. Vous écrivez les chansons. Puis, s’il y a un instrument dans la chanson que l’on peut jouer, on interprète la chanson. S’il y a d’autres instruments que l’on ne peut pas jouer, alors on va chercher d’autres personnes pour interpréter la chanson avec nous. Entre Tom et moi, nous avons un large éventail d’habiletés et nous essayons d’en tirer le maximum dans chacun de nos projets.

La table de la salle à manger est généralement le lieu de dysfonction familiale au cinéma – et ce portrait de famille ridiculement heureuse au-dessus de la table est un bon détail absurde pointant à cette tradition – mais je croyais qu’il était intéressant que vous avez également utilisé la table de la salle à manger comme lieu de résolution et de réconciliation, même si ce n’est que temporaire. Quelles sont les raisons qui vous ont amené à présenter la mort de Blake autour de la table de la salle à manger?

Blake était la personne qui pouvait choisir où et quand il allait mourir, et il a décidé qu’il voulait mourir en compagnie de la famille Thompson. Blake n’avait pas de famille et dans son esprit, les Thompson n’était pas les ratés dysfonctionnels qu’ils croyaient être. Il voulait être présent à son dernier repas, car en théorie, la table de la salle à manger est l’endroit où la famille se retrouve ensemble. Cette théorie serait également la raison pour laquelle les films exploitent l’ironie de mettre en scène une dispute autour de la table de la salle à manger. Par contre, Blake ne comprendrait probablement pas l’ironie.

À qui appartient Bonzo? Avez-vous spécifiquement recherché un chien à trois pattes?

Nous avions décidé dès le début que le chien devait manquer une jambe. Ce n’était pas réellement indispensable, mais le chien est un peu en parallèle avec Blake et nous aimions l’idée qu’il soit endommagé physiquement de la même façon que Blake souffrait clairement de façon mentale. Toutefois, nous n’avions pas réalisé à quel point il serait difficile de trouver un chien à trois pattes! Éventuellement, nous avons trouvé le blogue d’une vieille dame qui habitait à proximité et elle écrivait à propos de son chien à trois pattes! Alors nous l’avons contacté.

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BLACK POND est présenté en première le samedi 21 juillet à 15h35 et à nouveau le 25 juillet à 15h15 à la salle JA De Sève. Plus de renseignements sur la page du film ICI.


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