AMOK

INSTANTANÉ BRUT DE MANILLE

Ariel Esteban Cayer

(Traduction: Mai Nhu Nguyen)

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Certains cinéastes ne visent qu’à raconter une histoire de A à Z ou à l’envers. D’autres cherchent à scruter les moindres recoins des âmes torturées, complexes et énigmatiques de leurs personnages. Plusieurs se préoccupent de capturer l’ambiance, la composition et les nuances de leurs films, tandis que d’autres ont pour ambition de nous faire explorer des mondes merveilleux et fantastiques. Amok, pour le meilleur, est une narration hyperlink d’un portrait brut, oppressant et actuel de Manille, portrait capturé avec effervescence et brillamment orchestré; un état d’esprit reflété par une surcharge sensorielle et une odyssée dans un paysage urbain, exotique et palpable où on a l’impression de véritablement y être, de recevoir une décharge électrique. C’est comme si on sautait sans parachute dans les rues achalandées de Manille – au milieu d’une vague de chaleur par surcroît. Amok est le contrepoint réaliste au délirium de Mondomanila et saisit la violence élémentaire, la dureté et l’imprévisibilité de la vie urbaine quotidienne, comme peu de films l’ont fait avec succès ces derniers temps. 

Quand Alissa Quart a créé l’expression « cinéma hyperlink » dans sa critique du film Happy Endings de Don Roos [1] , elle voulait qualifier une nouvelle tendance du cinéma (dont les réalisateurs tels que Robert Altman et Steven Soderbergh étaient à l’avant-garde) où on entremêle des intrigues interconnectées et souvent racontées en parallèle ou dans le désordre, d’une multitude de personnages. À travers leur complexité tentaculaire, les narrations hyperlink résultent en un portrait détaillé d’une situation donnée, les histoires et les personnages se réunissant pour créer une toile, un tout, une forme approfondie d’une narration superposée. Amok opère aussi à un niveau affectif différent, élicitant une réponse plus… naturelle du public. Le cinéaste Lawrence Fajardo débute sa synecdoque urbaine avec des plans de la foule. Des centaines d’âmes vaquent à leurs occupations dans le trafic monstre à l’intersection Edsa-Pasay Rotonda, l’une des plus achalandées de Manille. Trois enfants, comme un chœur grec, font du rap au sujet de la chaleur accablante et de l’agitation de leur vie courante. Fajardo nous introduit, à l’aide de quelques séquences brillamment assemblées, à des centaines de passants, d’activités de subsistance et de situations, tous aussi perpétuelles les unes que les autres. Chauffeurs de taxi, marchands de nourriture, vendeurs de copies de vêtements de marque, acteurs à la retraite, sans-abri… tous sont dépeints sans discrimination. Fajardo nous présente Manille sous son visage le plus absolu, fondamental et dangereux, rappelant l’image d’une fourmilière agitée et sur le point d’être dévorée par une marée tumultueuse de violence. Lentement, il cible quelques individus. On s’attend à ce qu’ils se croisent (ce qui est souvent le cas dans les narrations soi-disant hyperlink), mais ces personnages serviront un autre dessein : le spectateur accumulera leurs expériences et sera complètement transporté dans ce monde; ainsi, lorsque le chaos se déclenchera, il frappera fort.

Amok est comme une image floue et surexposée que l’on prend anxieusement à l’aide d’un Polaroid, un orchestre de personnages réagissant à un évènement majeur d’une violence inattendue. Comme une photographie imparfaite, Amok possède cette qualité unique et naturelle qui le rend encore plus important. C’est un film sur le chaos et la nature arbitraire d’un monde où les humains sont laissés à eux-mêmes, un film de survie qui serre le cœur.

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Avec Amok, Fajardo remporta le prix du « Meilleur montage et son » au Festival du film indépendant Cinemalaya de 2011. Venez faire le voyage le 24 juillet à 19 h 50 à la Salle J.A. De Sève!

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