ENTREVUE AVEC ÉRIK CANUEL

Erik Canuel

ENTREVUE AVEC ÉRIK CANUEL
Entrevue réalisé par Marc Lamothe

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La première fois que j’ai vu Érik Canuel en conférence de presse, il a débuté en déclarant : « Le cinéma est né dans le film de genre : Méliès, Murnau, Lang, tous des réalisateurs de films de genre. » Avec une carrière très productive, un actif imposant de nombreux longs métrages, de films publicitaires, de vidéoclips et d’épisodes de télé-épisodique, Érik Canuel a toujours revendiqué fièrement qu’il est réalisateur de films de genre. À preuve, chacun de ses films reflète un genre particulier : le thriller, la comédie romantique, le drame criminel, le film d’époque, la comédie d’action et la comédie noire.

Les liens qui unissent Canuel au festival Fantasia sont nombreux. Il présidait notre jury en 2005 et il y présentait Bon Cop, Bad Cop en avant-première lors de la soirée de clôture de l’édition 2006. Il a été président d’honneur du festival en 2007 et en 2008. Sa générosité n’a d’égal que son enthousiasme et son franc parlé. Nous avons voulu en savoir plus sur le cheminement du plus rock and roll des réalisateurs québécois. « Oh yeah, come on! »

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Peux-tu retracer l’origine de ta passion pour le cinéma?

J’ai grandi dans une famille de comédiens. Mon père, Yvan Canuel, m’amenait souvent à Radio-Canada sur les plateaux d’émissions pour enfants tels que Le pirate Maboule, Sol et Gobelet, La boîte à surprise et La ribouldingue. J’y voyais toute la magie qui s’y révélait devant la caméra comme derrière. J’avais parfois de la difficulté à différencier le tournage de l’émission elle-même. Une production qui m’a fortement marqué, c’est la pièce Atelier 72, mise en scène par mon père à la Nouvelle Compagnie Théâtrale. Conceptuellement parlant, c’était similaire à 2001, L’Odyssée de l’espace, mais créé pour la scène avec des hommes préhistoriques et il y avait un vaisseau spatial qui traversait la salle en direction de la scène à un certain moment donné durant la pièce.  Ça m’a fortement donné le goût de la magie, de l’imaginaire et du spectaculaire.

En plus, tous les week-ends, je courais voir des films au Manoir Notre-Dame-de-Grâce pour 25 cents. J’y ai découvert le goût du voyage cinématographique avec des classiques du cinéma fantastique de l’époque tels que  Jason et les Argonautes,  Jack le tueur de géants, Creature of the Black Lagoon et les films de Sinbad, un de mes héros d’enfance. En attendant les films, je lisais le magazine Famous Monsters of Filmland. J’étais dans un autre monde.

Erik Canuel

Quel a été ton cheminement vers le métier de réalisateur?

J’ai un parcours qui a pas mal bifurqué. Au début, je m’intéressais aux beaux-arts (graphisme, bandes dessinées et sculpture) tout en étant bassiste dans quelques groupes rock. À 20 ans, mon principal partenaire musical est atteint d’un cancer virulent. Il me disait toujours : « Un jour, c’est toi qui réaliseras nos clips. » Après son décès, j’ai vendu tous mes instruments pour m’équiper en super 8. J’ai réalisé mon premier court métrage à 21 ans, une histoire d’horreur et de sorcellerie – pour le fun, juste pour voir si le médium m’intéresserait… Je n’ai plus jamais regardé en arrière.

Je suis allé faire des stages à Los Angeles et à mon retour, j’ai eu la chance d’être assistant de production sur Le matou. J’y ai appris beaucoup, mais j’ai compris qu’il me faudrait des années à ce rythme pour devenir réalisateur. J’ai pensé sauver du temps en allant à l’université. Je suis tombé sur une bonne année, j’y ai entre autres rencontré Manon Briand, Alain Desrochers, Pierre Gill, Podz, Patrice Sauvé et André Turpin pour ne nommer que ceux-là.

Canuel le vampire

En 1988, j’ai quitté Concordia et fondé Kino Films avec Pierre Gill et Marie-France Lemay. On a réalisé de nombreux clips et spots publicitaires. J’ai réalisé près de 50 vidéo-clips et quelque 250 publicités. En 1992, Cinélande fait l’acquisition de Kino Films et j’ai travaillé avec eux jusqu’en 2000, à un rythme de 30 publicités par an. C’est lors d’une fête d’Halloween où j’étais déguisé en vampire que j’ai rencontré un producteur de la série The Hunger, coproduite par Ridley Scott et Tony Scott. J’avais un maquillage de Vampire d’enfer et lui ai parlé d’idées de mise en scène durant plus d’une heure. C’est seulement après notre rencontre que j’ai réalisé que le gars devant moi a eu droit à un pitch livré par ce qui devait ressembler à un démon infernal.

J’ai finalement réalisé trois épisodes de la série. Après quelques années et quelques épisodes de Big Wolf on Campus, de Fortier et d’un docudrame sur Hemingway en IMAX, je suis tombé en amour avec le scénario de La loi du cochon et j’ai eu la chance de réaliser mon premier film. J’ai même dû refuser une offre de série télé de vampires qui était très bien rémunérée. Je voyais plein de potentiel pour m’établir comme réalisateur avec un premier film solide. J’aimais réellement le scénario de Joanne Arseneau. Je n’en dormais plus la nuit…

Ton premier long métrage, La loi du cochon, est tourné en numérique. Que penses-tu de ce média?

J’ai tourné le film en 2001 en MiniDV. La production avait été conçue autour de ce média.  Le budget ne nous permettait pas autre chose. Cette technologie a grandement évolué depuis. C’est un média qui avait beaucoup d’avantages pour nous à l’époque, mais ça dépend toujours du film. Personnellement, je préfère encore la pellicule 35mm, mais elle se meurt. Avec la venue des dernières technologies comme la caméra « Alexa » d’ARRI, la qualité de l’image est incroyable et nous fait presque oublier la pellicule. Au bout du compte, l’important ce n’est pas le média, mais l’histoire, le talent des comédiens choisis et de l’équipe pour la raconter qui fera la différence.

Après une comédie sentimentale, Nez rouge, tu récidives avec Le dernier tunnel, un film dont la facture évoque davantage La loi du cochon et qui annonce déjà ton travail sur des séries telles que Flashpoint. Qu’est-ce qui t’a attiré dans ce projet?

Pas mal tout. L’histoire de Marcel Talon est fascinante : l’idée de faire un vol de 200 millions de dollars à Montréal. Et son autobiographie était palpitante. Le scénario qui s’en inspirant était intéressant, mais je croyais pouvoir aller encore plus loin. J’avais ici la chance de déployer des scènes d’action et de suspense comme on en fait que très rarement au Québec. En plus d’avoir le privilège de travailler avec des acteurs tels que Michel Côté, Jean Lapointe, Céline Bonnier, Christopher Heyerdhal et mon frère Nicolas Canuel. Je ne voudrais pas oublier le producteur : Pierre Gendron qui est devenu par la suite un ami intime. Le tournage a duré, 29 jours à la fin de l’hiver, début du printemps et la météo penchait plutôt du côté très glacial. On a passé littéralement plus d’une semaine et demie dans un tunnel où il faisait excessivement froid. Les scènes avec les véhicules tout terrain ont été tournées dans un ancien tunnel du Vieux-Montréal, qui servait à l’époque à transporter la marchandise du port jusqu’au centre-ville.  Les scènes de creusage de tunnel ont par contre été tournées majoritairement dans un entrepôt converti en studio pour nos besoins.

Bon Cop Bad Cop Tournage

Tu sembles privilégier le film de genre au cinéma qualifié d’auteur. Pourquoi ?

Nous sommes tous des auteurs. Chaque film est l’œuvre d’un auteur avec sa vision et son talent, alors je suis un peu mal à l’aise avec le terme « cinéma d’auteur ». Paradoxalement, on a inventé ce terme pour Alfred Hitchcock qui ne scénarisait pas ses films, mais dont l’œuvre démontre une constance scénaristique. C’est probablement dans la nature humaine, mais on semble accorder plus de profondeur à un réalisateur qui écrit ses films alors que l’on retrouve parmi les plus grands, des cinéastes qui n’ont jamais scénarisé leurs films. Probablement que je suis plus viscéral qu’intellectuel. J’adore Spielberg. Il a touché à tous les genres et n’écrit généralement pas ses scénarios, il les choisit avec soin. Au Québec, on a une tradition de documentariste et de réalisateur/scénariste. Être cinéaste pour moi signifie d’avoir la capacité d’apposer sa propre griffe sur une œuvre cinématographique sans pour autant être l’instigateur du sujet. C’est un métier à part entière. Tout comme le métier de scénariste…

Selon toi, pourquoi il ne se tourne pas davantage de films de genre au Québec?

C’est une tendance qui augmente relativement rapidement et les institutions tendent l’oreille. Il faut comprendre que le film de genre pur et dur a de la difficulté à trouver un vaste public dans un marché de 7 millions de spectateurs. Par exemple, c’est difficile d’imaginer 1,5 million de recettes pour un film fantastique/horreur québécois. L’humour par contre est un genre qui mobilise beaucoup plus les spectateurs québécois… mais il n’y a pas de recettes.

Parlant d’humour, tu enchaines avec une comédie policière, Bon Cop, Bad Cop. Quelle scène as-tu préféré tourner dans ce film et pourquoi?

Une de mes scènes favorites du film était la scène où le personnage de Patrick Huard se retrouve coincé dans le sous-sol en feu après l’explosion des plans de pot. La séquence où on le retrouve faire la tortue sous un bain traversant la pièce enflammée pour ensuite s’assourdir en tirant à travers un trou à même le bain m’a toujours fait bien rigolé. Une autre de mes scènes fétiches est celle où les deux protagonistes se retrouvent suspendus après le corps de la victime qui est pris dans la pancarte routière sur la frontière Québec/Ontario. Un des producteurs me disait que le moment où le corps se pourfendrait en deux ne resterait pas au montage final alors que moi je lui disais qu’il s’agirait fort probablement d’un des meilleurs gags du film. Résultat? La scène est dans le film et le public s’est esclaffé à chaque fois…

Bon Cop Bad Cop

On entend souvent des rumeurs sur un Bon Cop, Bad Cop 2 ? Qu’en est-il?

C’est sûr que si un deuxième Bon Cop est envisagé, je serais aux premières lignes tout de suite!!! Ce serait vraiment enivrant de me retrouver avec Patrick Huard et Colm Feore pour une nouvelle aventure. Sait-on jamais?

Parle-nous un peu de Cadavres ?

C’est d’après un livre de François Barcelo. C’est Richard Ostiguy, un des producteurs du film qui m’a parlé du livre et de son désir d’en faire un film. J’ai ri et j’ai tripé sur le livre et j’ai suggéré à Richard de s’associer à Pierre Gendron pour la production. Peu importe ce que j’allais faire après Bon Cop, je savais que je serais attendu au détour. J’ai donc choisi d’y aller avec un film entièrement différent. Je savais que ça ne serait pas un film pop corn.

Peu importe les critiques divisées, Cadavres reste à mes yeux l’un de mes films les plus aboutis et le plus stylisés. J’en suis très fier. C’est une fable tordue, affreuse, sale et méchante; de l’humour noir foncé au crayon gras. Une tragi-comédie. Un film à la fois malsain et pissant. C’est un huis clos avec peu d’extérieurs. Je voulais créer une réalité déphasée. Un peu comme La loi du cochon rencontre Jeunet et Tarantino. On a dû faire de nombreuses coupures au scénario. Dans la première version, la maison devenait un personnage, les murs respiraient, ils boguaient. Je voulais faire ce film et j’avais le goût de retravailler avec Patrick Huard, et ce, dans un cadre différent. Raymond, son personnage dans le film, était un rôle très difficile et très exigeant qu’il a, une fois de plus, rencontré avec brio.

Comment l’auteur du livre, François Barcelo, a réagi au film ?

On m’a raconté qu’au tout début, il n’était pas chaud à l’idée que ce soit moi qui fasse le film et qu’il n’aimait pas le scénario. Il avait l’option de mettre ou de ne pas mettre son nom au générique s’il le désirait. Par la suite, lors de la post-production,  j’ai su qu’il n’avait pas retiré son nom du générique. Je me suis alors dit :  « Bon. Ça na pas du lui déplaire. » Par la suite j’ai rencontré sa femme tout à fait par hasard juste en face du nettoyeur à côté de chez moi et elle m’a dit que François avait beaucoup aimé le film. J’ai finalement rencontré François Barcelo le soir de la première, lors de la conférence de presse et je l’ai trouvé très sympathique. Je crois qu’il avait bien aimé sa soirée, car peu de temps après, je recevais un colis de sa part à la maison dans lequel y était un de ses romans avec une note qui me suggérait d’en faire un film. J’y pense encore…

Entre tes films, tu réalises souvent de la télévision épisodique. Seriously Weird, Vampire High, Charlie Jade, The Dead Zone et plus récemment, Flashpoint et Being Human . Quelle est la grande différence pour toi entre la télévision et le cinéma ?

Dans le système américain/canadien anglais, le cinéma indépendant, c’est plus un truc de cinéaste alors que les séries télévisées, c’est totalement un show de producteur. Tout doit être dans la continuité des choses. On travaille avec des bibles et des standards. Ça me permet tout de même d’essayer toutes sortes de trucs – du policier, de l’horreur, de l’action, du drame – tout en y apportant un peu de ma couleur. Au Québec, on respecte beaucoup plus l’apport du réalisateur comme créateur au même titre que l’auteur ou le producteur. Par exemple, Fabienne Larouche m’avait offert beaucoup de liberté quand j’ai travaillé sur Fortier. J’avais pu apporter un ton plus sombre à la série sans la dénaturer.

Je viens de terminer le tournage d’une série d’action avec Eric Roberts, Bullet in the Face. La série porte bien son nom. J’ai eu la chance de tourner une séquence de shoot out dans une pièce de verre et de miroir. Ç’a été très long à préparer, mais au final, ça va être tellement beau. Pour avoir un plus grand contrôle, je développe une série à titre de producteur exécutif. Un truc réellement de genre. J’ai hâte de pouvoir en parler…

Cet automne au festival international du film de Toronto, tu présentais en première mondiale Barrymore. Tu nous proposes encore un changement de registre et de genre.

Le film, basé sur la pièce de William Luce. Christopher Plummer avait joué la pièce Barrymore en 1996 à Stratford et sur Off Broadway 97. Il a repris la pièce l’année dernière pour une série de 30 soirs au Elgin Theatre de Toronto. J’ai va la pièce plusieurs fois. Comme mon père était acteur et metteur en scène de théâtre, ce texte me touche beaucoup. L’histoire est simple et intimiste. L’acteur John Barrymore est à la fin de sa vie, il s’installe sur une scène de théâtre et répète le rôle de Richard III de Shakespeare, qui lui a apporté le triomphe dans les années 20. J’ai voulu transposer le texte dans le contexte d’une réelle expérience de cinéma. Nous avons tourné quelques plans à l’extérieur de la scène, comme l’arrivée au théâtre de John Barrymore, par exemple. C’est beaucoup plus qu’une simple captation de la pièce. Nous avons recréé la pièce de toute part en y ajoutant plusieurs subterfuges visuels pour catalyser les rêves et souvenirs de Barrymore et nous avons tourné le tout de façon très cinématographique. Christopher Plummer a aujourd’hui 82 ans et il a été exceptionnel à tous les points de vue. C’est un de nos plus grands acteurs et ce fût pour moi un honneur et un privilège de faire ce film avec lui. C’est un réel gentleman. Je suis très fier de ce film…

Christopher Plummer in Barrymore

À quel genre aimerais-tu encore t’attaquer?

Je suis heureux de mon parcours et ne regrette aucun film que j’ai fait, mais j’ai toujours voulu faire un film d’horreur. J’aurai peut-être dû en faire un plus tôt. Après avoir vu Shutter à Fantasia en 2005, j’ai contacté les producteurs pour en faire un remake. Malheureusement, les droits avaient déjà été cédés à un studio américain. Il m’aura fallu attendre 15 ans pour enfin me lancer dans ce genre. J’ai trois projets d’horreur en vue dont un film américain pour lequel on devrait confirmer très bientôt les détails et une série télé… On verra bien… Onward!

Erik Canuel avec Marc Lamothe

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