L’argot en vidéo

L’argot en vidéo: Les films d’horreur noir de Chester Novell Turner
Par Paul Corupe

Si l’explosion du VHS dans les années 1980 amena son lot d’étranges et décalés longs métrages filmés sur vidéo (FSV) pullulant les tablettes des clubs vidéos de quartier, peu d’entre eux étaient plus uniques que ceux – troublants – filmés au caméscope de Chester Novell Turner. Ce dernier était l’un des seuls réalisateurs afro-américains donnant dans l’horreur au début des années ‘80. Ses primitifs et artisanaux films Black Devil Doll from Hell (1984) et Tales From the Quadead Zone (1987) demeurent parmi les plus confus films de type direct-to-video (DTV) de la décennie : avec sa violence domestique et ses tumultueux fantasmes de viols de marionnettes, ils ont moins en commun avec les autres titres DTV de l’époque qu’avec tout le mouvement d’art folk et marginal afro-américain.

Bien que généralement non-reconnu par la communauté artistique avant les années ’70,  la tradition visuelle des artistes autodidactes afro-américains est étonnamment riche. Alors que certains artistes marginaux bien connus comme Henry Darger et Judith Scott durent faire avec des problèmes reliés à des maladies mentales (que ce soit en s’isolant de leurs pairs ou en se faisant interner), les artistes marginaux afro-américains furent relégués aux marges de la société, dû simplement à la couleur de leur peau et au fait qu’ils provenaient de milieux défavorisés. Ces métayers, prêcheurs itinérants et autres anciens esclaves du sud des États-Unis ont peut-être manqué d’éducation formelle, mais ça ne les a pourtant pas empêché de créer une tradition d’expression artistique allant des monuments faits de déchets et d’objets trouvés à ces paysages inventés dessinés au crayon, en passant par des sculptures de racines aux environnements entièrement décorés. Ces artistes ont souvent développé leurs propres imageries et cosmologies de symboles afin de dépeindre leurs vies, religions et autres croyances sociales. Et bien qu’ils aient fait fi de tout ce qui est composition, perspective ou proportions, leur œuvre reste puissante et intensément personnelle.

On pourrait en dire autant des films de Turner Black Devil Doll from Hell et Tales From the Quadead Zone, deux des seuls vrais exemples d’art vidéo folk afro-américain. Comme les musiciens de bouts de galerie enregistrés spontanément par Alan Lomax ou  des artistes marginaux afro-américains bien-connus tel que le retraité bricoleur Mose Tolliver (qui décora des restants de meubles avec d’éclatants portraits d’oiseaux et d’arbres peints avec de la peinture à mur), Turner n’avait que peu d’argent et même encore moins de formation professionnelle au niveau artistique. Or, il s’est tout de même arrangé pour utiliser les quelques outils qui lui étaient disponibles, afin d’offrir une unique vision de son propre univers. Tournée à Chicago et mettant en vedette un ensemble d’acteurs presqu’entièrement noir (plus par nécessité budgétaire que par conviction politique ou comme commentaire social), cette malformée production cinématographique signée Turner semble souvent être une extension directe de sa vie et de ses expériences.

On en connait peu sur Turner, qui n’a apparemment jamais donné d’entrevues et serait décédé en 1996 dans un accident d’auto. Cependant, il était un indéniable auteur, impliqué dans presque tous les aspects de la production : de l’écriture à la direction et au montage, en passant par la composition de la trame sonore (faite à l’aide d’une boite à rythme rudimentaire) à l’auto-distribution de cassettes VHS de ses films dans les clubs vidéos de quartier. Au niveau technique, les films de Turner sont peut-être si amateur et si loin des conventions du film de genre que c’en est choquant, mais ils possèdent néanmoins un point de vue distinct et une évidente vitalité, méritant ainsi d’être discuté et disséqué.

Tourné pour – semble-t-il – 8 000$, Black Devil Doll from Hell n’atteint jamais les niveaux de terreur annoncé par son titre, demeurant plutôt un film à message aussi délirant que déprimant, sur une femme qui s’égara de son église pour assouvir des fantasmes refoulés. Le film comporte également la scène sexuelle entre un humain et une marionnette la plus troublante que vous n’aurez jamais voulu voir. L’ingénue de Tuner, Shirley Latanya Jones, tient ici le rôle principal en tant qu’Helen Black, une fille aussi virginale que pieuse, vivant toute seule dans son petit chez-eux, rempli de bibles et d’art religieux. Helen est aussi assez solitaire; pas surprenant, comme elle n’est pas de très bonne compagnie, commentant constamment sur les mœurs légères des ses copines croqueuses d’homme, lorsqu’elle n’offre pas de sévères leçons bibliques au petit truand vendant des télés volées au coin de la rue.

Or, tout bascule lorsqu’Helen bifurque pour entrer dans une brocante un après-midi, pour se retrouver fascinée par cette marionnette de ventriloque noire portant des tresses aux épaules à la Stevie Wonder. Malgré aucun réel besoin ou utilité pour la poupée, elle fait peu de cas des avertissements du commis quant à ses mystérieux pouvoirs et retourne chez elle avec l’hideuse chose. Elle dépose ensuite le pantin sur la toilette, avant d’aller sous la douche, pour distraitement se toucher en fantasmant justement au pantin, qui lui monterait dessus. Soudainement dégoûtée, Helen chasse rapidement ces pensées – du moins jusqu’à ce que la poupée (ou sa doublure pré-scolaire) ne bondisse de la penderie et la traine jusque dans son lit. Ce qui suivra n’est pas pour les prudes: en plus de lui parcourir la poitrine de sa grotesque petite langue, la poupée déblatère tout un paquet de grossièreté, tel que « Alors, comment t’aime ça, salope », tout en lui demandant de supplier qu’elle en veut encore. Au lieu d’être horrifiée, Helen finit par prendre son pied et succomber aux attention de la poupée, se donnant toute entière à ce petit être à la peau boisée.

Le lendemain matin, la poupée a mystérieusement disparue. Helen retourne en ville pour assouvir ses nouveaux désirs, découvrant rapidement que les mecs du coin et autres piliers de bar ne la satisfassent pas autant que ce ridiculement agressif jouet de pin mesurant à peine 3 pieds et demi. Après une longue recherche, elle retrouve enfin la poupée, qui avait magiquement retourné sur la tablette de la boutique, pour ensuite ramener sa demi-portion d’amant à la maison. Sauf que cette fois-ci, il ne s’anime pas. Frustrée, Helen se fout à poil et le supplie, mais il est déjà trop tard. Les yeux de la poupée s’illuminent, chargés d’une intensité maléfique, se réveillant juste assez longtemps pour l’étrangler à mort, avant qu’elle retourne à la même brocante, sûrement pour attendre une autre pratiquante religieuse peu scrupuleuse.

La plupart de ceux voyant le film pour la première fois sont mystifiés par les peu subtiles imperfections techniques de Black Devil Doll from Hell. Aussi étouffés que percussive, les rythmes synthétiques enterrent souvent des bouts important du dialogue, alors que Turner démontre un penchant à la Doris Wishman pour laisser déambuler la caméra un peu partout dans les pièces durant les conversations, s’attardant vraisemblablement sur des objets aléatoires. Le montage est confus, même dans la version ‘remontée’ distribuée sur l’étiquette Hollywood Home Theater peu après l’initiale sortie indépendante de Turner. Cette version ajoute aussi un générique d’ouverture ultrabasique de six-minute (avec de la typo flagrante), incluant une hilarante chanson rock lo-fi débordante de guitare intitulée « I’m Your Nightmare », écrite et interprétée par le président de la compagnie de distribution.

Que ce soit par choix ou simplement un sous-produit de l’approche non-raffinée de Turner, l’apparent récit horrifique de Black Devil Doll From Hell n’ignore absolument pas les métaphores habituelles du genre. Il y a une distance considérable et déconcertante entre le récit anticipé et les actuelles atmosphères du film. Ici, le message de base voulant que ‘la vertu survive à la promiscuité’ n’est pas sans rappeler celui de tout pleins de franchises horrifiques de type slashers des années ’80. Cependant, ce salace sexe humain-marionnette et le subséquent meurtre ne sont ni tendus ou horrifiques, alors qu’il est exponentiellement difficile de rire des (non-intentionnels) moment les plus saugrenues, lorsque le film dégringole vers l’inévitable – et déprimante – conclusion.

Bien qu’il n’y ait pas grand chose de démoniaque chez la poupée (à part le titre de Black Devil Doll From Hell – et quelques scènes où elle expire de la fumée… sulfurique?), le film possède plusieurs éléments religieux, comme cette scène d’ouverture, qui se déroule dans une église baptiste tenu par des Noirs, qu’on peu supposé être celle où Turner allait chaque dimanche. Helen est séduite — littéralement et de force — hors de sa vie de vertu par un suppôt de Satan, dans un crasseux écart de jugement qui ressemble plus aux sinistres avertissements d’une brochure-bédé chrétienne de Jack Chick Christian qu’à un film d’horreur. En fait, les vives représentations de démons, vierges, séduction et péchés punis rappellent directement les œuvres spirituelles d’artistes marginaux noirs comme Soeur Gertrude Morgan, une ‘fiancée du Christ’ élevée chez les Baptistes du Sud, qui croyait que ses peintures autodidactes (mettant en vedette Jésus et la peintre elle-même volant dans des avions) a contribué « à partager le message de Dieu jusqu’aux quartiers du péché. »

Fait trois ans plus tard, Tales From the Quadead Zone, le film suivant de Turner, pourrait bien être encore moins cohérent. Cette fois-ci, le réalisateur laisse tomber les thèmes religieux, au profit d’une anthologie de trois histoires grossièrement élaguées, qui traitent toutes de familles dysfonctionnelles et de violentes explosions comportementales. Dans « Unseen Vision », l’histoire liant ensemble le tout, Shirley Jones revient dans le rôle d’une femme prenant soin de l’esprit invisible de son fils décédé nommé Bobby; un sèche-cheveux souffle l’haleine fantomatique de ce dernier, alors que du fil à pêche l’aide à ‘tenir’ des objets. Un jour, après le diner, elle commence à lire les histoires de Bobby dans le livre titulaire – qui ressemble pas mal à une bible recouverte d’une couverture de papier dessinée maison.

« Food for ? », la courte première histoire, comprend un ensemble d’acteurs entièrement blanc, une rareté dans l’univers de Turner. Une famille de péquenauds est sur le point de se mettre à table lorsque papa annonce qu’étant donné qu’ils n’ont que quatre sandwiches pour les huit membres de la famille, la moitié restera affamé (apparemment, le clan en entier n’est pas familier avec la notion de division et de partage). Le même problème revint au repas suivant, poussant ainsi l’un des membres de la famille à sortir une carabine afin de descendre assez de sa famille pour que tout ceux qui restent puissent manger. L’écran ensuite se fige et du texte surimposé révèle que, quelques jours plus tard, plusieurs autres furent tirés, que maman et papa vivent  maintenant sous la protection des témoins et que le tueur a été envoyé à la ‘chaise à gaz’, qui pourrait bien être un terrifiant procédé d’exécution pire que la chambre à gaz et la chaise électrique.

« Brother », l’histoire suivante, n’est peut-être pas aussi crade que Black Devil Doll from Hell, mais elle possède un similaire esprit miteux carnavalesque, qui semble être un hommage de Turner aux classiques récits de vengeance d’EC Comics. Ted (joué par le frère de Turner, Keefe, qui prête également sa voix à la poupée de Devil Doll) ramasse une couple de potes et défoncent un salon funéraire afin de voler le corps de Fred, son frère décédé. Pourquoi? Pour le ramener à la maison, lui enfiler un costume de clown et l’enterrer dans le sous-sol, après avoir passé un bon 10 minutes à glousser en ressassant son plan, tout en invectivant le corps pour avoir volé sa femme et avoir poussé cette dernière au suicide, entre autres. Évidemment, Fred le nouveau clown revient à la vie (pour aucune raison apparente), juste à temps pour étrangler Ted à mort et le poignarder avec une fourche. Fred a la chance de répondre aux accusations de son frère, mais le dialogue est tellement embourbé dans la scène (vraisemblablement inspiré par les zombies détrempés du segment  « Something to Tide You Over » de Creepshow) que c’est presque impossible de comprendre un mot.

« N’était-ce pas étrange? », de demander Shirley à Bobby, alors que l’action revient à « Unseen Vision », qui commence à ressembler à un bizarre portrait de violence conjugale. Quand Daryl, le mari de Shirley, arrive chez lui et la découvre en train de converser avec son fils invisible en lequel il ne croit pas, il se met à la frapper à la tête avec ledit livre. Ils finissent de se bousculer jusque dans la cuisine, où qu’il n’arrête pas de la traiter de « crisse de folle de plotte sale » (crazy motherfuckin’ dirty bitch). Finalement, Shirley ramasse un couteau de cuisine et le poignarde à mort. La police arrive et arrête Shirley, mais elle les convainc de la laisser aller à la salle de bain. Pendant qu’elle pense à son fils tout en manipulant une lame de rasoir, elle se tranche soudainement la gorge. Dans la scène finale, son image fantomatique revient hanter la maison afin de retrouver celle de son fils décédé.

Encore plus que dans son film précédent, les tentatives de Turner de raconter une histoire sont non-traditionnelles, si sous-développées que c’en est quasiment fâcheux. Si Turner fut influencé par les délices profondément ironiques des Creepshow, de la série télé The Twilight Zone ou des bande-dessinées horrifiques, il n’a hélas retenu aucune de leurs leçons. Ses trois segments ratent tous pitoyeusement leurs twists, mécaniques rendant les œuvres susmentionnés si efficaces. Dans le cas de « Food for ? », il manque même une vraie mise en situation et tout sens de logique. Cependant, c’est plutôt dans les petits détails qui rendent le visionnement de Tales From the Quadead Zone si fascinant : les crédits du générique d’ouverture  sont surimposés sur des œuvres brouillonnes de type Donjons et Dragons, dessinées par Shirley Jones elle-même, les salves d’un maltraité clavier Casio noient presque toute sa narration et « Brother » passe beaucoup trop de temps à s’attarder sur un joyeux accessoire (une tasse en forme de nichon).

Cependant, les excentriques décisions artistiques de Turner ne font que nous détourner de l’apparente nature personnelle du projet. Comme Tales From the Quadead Zone débute par une note mentionnant que le film est « dédié à la mémoire de Chester Turner Sr. », ce pourrait bien être l’étrange façon de Turner de vivre et accepter le décès de son père. Il n’y a aucun moyen de savoir si ces violentes frasques familiales s’inspiraient des expériences du réalisateur, malgré le fait que chaque segment est centré sur la mort, alors que toutes les victimes sont tuées par un membre de leur famille. Au lieu des attendues scènes de terreur, ce qui ressort par dessus tout est la tragédie sous-jacente à chaque situation familiale. La famille de péquenauds crève littéralement de faim, alors que Ted est emporté par une jalousie si grande et une rage aveuglante, le poussant à empêcher son frère d’avoir un enterrement décent dans un sol consacré – un péché qu’il paiera de sa vie.

Néanmoins, la partie la plus poignante du film est le segment final de l’histoire liant tout le film. Turner se garde le mari-père sadique pour la fin, lui donnant la mort la plus spectaculaire et on-ne-peut-plus méritée, alors qu’il titube dans la maison, un faux-couteau bien planté dans l’abdomen. Un sombre et étrangement aigre-doux  sentiment s’empare de Shirley, qui est envahi de désespoir en songeant au suicide, se rappelant intensément jouer avec fils pour ensuite décider d’aller le rejoindre dans l’au-delà. Ici, l’horreur est liée à l’aspect tragique de la violence conjugale, qui détruit la vie de toute la famille. C’est une approche qui s’oppose férocement aux sanglantes FSV de l’époque comme Boardinghouse (1982), Spine (1986) ou même cette atrocité – filmée au Canada en Super-8 – intitulée Things (1989), qui prétendaient habituellement n’être que de simples dégueulasseries à petits budgets.

On doute que Turner avait planifié réaliser des films personnels déguisés en fables horrifiques, afin de s’attirer ses ventes et locations. Tel que démontré par d’ambitieux mais rudimentaires effets spéciaux, il est clair que Turner adorait le genre et était déterminé à tâter le cinéma par tous les moyens possible. Ainsi, il est accidentellement devenu l’un des pionniers des réalisateurs noirs du cinéma d’horreur, étant ni plus ni moins que le chaînon manquant entre William Crain, leader de la blaxploitation horrifique des années ’70 – avec Blacula (1972) et Dr. Black, Mr. Hyde (1976) – et l’explosion de l’’horreur urbaine’ des années ’90, qui incluait Def By Temptation (1990), The Embalmer (1996) et Bones (2001).

Alors que les susmentionnés films (issus de la blaxploitation et de l’horreur urbaine) ne furent créés que pour capitaliser sur le potentiel de l’auditoire noire (et sont tous deux dominés par des réalisateurs blancs), Black Devil Doll from Hell et Tales From the Quadead Zone aspiraient à plus que l’appât du gain. Chester Novell Turner est peut-être seulement une ‘note de bas de page’ dans l’histoire du cinéma d’horreur, mais ses films réussissent à transmettre une vision puissante et intensément personnelle, surgissant occasionnellement de troublantes scènes de viol, d’attaques de clown et de suicide. C’est cette qualité qui non seulement fait que les films bricolés de Turner se démarquent des autres films FSV de l’époque, mais qui les positionne également comme d’authentiques œuvres marginales d’art afro-américain.

(traduction et adaptation: Kristof G.)

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