ENTREVUE : JEAN-CLAUDE LORD

 

ENTREVUE : JEAN-CLAUDE LORD
Entrevue par Marc Lamothe

Le parcours de Jean-Claude Lord est inspirant et porté par la volonté de raconter des histoires, tout en stimulant des réflexions sur notre société. À 20 ans, son premier scénario est réalisé par Pierre Patry. À 22 ans, il réalise son premier long métrage. Ses films réalisés dans les années 70 ont connus de très grands succès populaires.  Bingo, un des premiers « thrillers » québécois, a été à sa sortie l’un des plus grands succès du cinéma québécois. Depuis les années 80, il multiplie les projets et touche à de nombreux genres, dont notamment le drame, l’horreur, la science-fiction, le film familial, le thriller, le film musical et le documentaire.  On lui doit aussi l’invention de la « série lourde » québécoise en 1986 avec Lance et compte.

En 2010, le festival Fantasia soulignait son travail en le nommant Président du jury, section longs métrages. Nous avons voulu revenir sur les grandes étapes de la carrière éclectique de ce réalisateur, scénariste, monteur, romancier et documentariste.

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Jeune cinéphile, quelles furent vos premières influences cinématographiques?

La liste pourrait être longue mais si je devais m’arrêter à deux films, je dirais  West Side Story de Jerome Robbins & Robert Wise et Z de Costa-Gravas. Deux films qui traitent de sujets sérieux, tout en restant des spectacles de divertissement. Dans West Side Story, j’aimais l’idée que tout dans ce film, même les chansons, contribue à propulser l’histoire qui traite de problèmes sociaux alors que dans Z, j’aimais l’idée d’utiliser le canevas du thriller pour parler de politique et société, et ce,  tout en gardant le grand public en tête.

Parlez-nous un peu de votre formation et de vos premières expériences dans le métier?

J’ai fait mon cours classique au collège André Grasset où j’ai eu la chance de réaliser mes premiers films en 16 mm. Pour financer ces films et acheter de la pellicule, on organisait des pièces de théâtre. Quelle époque! À la même période, j’ai suivi un camp de cinéma qui était donné par Pierre Patry de l’ONF. Nous avons connecté. Je lui ai montré mon premier scénario, Trouble-fête, qui durait alors quelque 30 minutes. Il a aimé l’idée et on s’est mis à travailler ensemble à l’écriture d’une version long métrage. En fait, c’est davantage Pierre qui écrivait, j’amenais des idées et lui attachait tout ça. Pierre fonda Coopératio en 1964, une compagnie de production cinématographique et Trouble-fête a été sa première production.

Pour le tournage du film, il avait convaincu ses amis techniciens de l’ONF de prendre quelques semaines de vacances pour l’aider dans cette production. Coopératio a aussi produit La Corde au cou de Pierre Patry, Délivrez-nous du mal, Poussière sur la ville d’Arthur Lamothe et Entre la mer et l’eau douce de Michel Brault.

J’étais partout sur le plateau de Trouble-fête, tant et si bien que je suis devenu assistant réalisateur sur Caïn et La Corde au cou, deux autres films de Pierre Patry. C’est avec les productions de Coopératio que j’ai appris mon métier. Après quelque temps, j’ai mentionné à Pierre mon désir de réaliser.  Sur le tournage de La Corde au cou, j’ai fait la connaissance de Claude Jasmin.  J’aimais son roman Délivrez-nous du mal et décida de l’adapter à l’écran pour mon premier long métrage qui mettait notamment en vedette Yvon Deschamps et  Guy Godin.

Quelles leçons avez-vous tirées de Délivrez-nous du mal (1966)?

Une leçon d’humilité. Le soir de la première du film, il y avait peu de spectateurs et c’est surement mieux ainsi. J’ai réalisé que j’avais encore beaucoup à apprendre.

Quel souvenir gardez-vous de vos collaborations avec Pierre Patry?

Je lui dois tout. Pierre est un fou, mais dans le bon sens du terme. Une belle folie. Il avait une vision inspirante du métier. Il était convaincant et convaincu, mais surtout, il avait la volonté du combattant.

Il vous faudra attendre 1972 pour présenter au public  votre deuxième long métrage. Comment expliquer ce long hiatus?

Malheureusement, après cinq films, Coopératio était au bout de ses ressources financières. Pierre Patry qui provenait du monde du théâtre accepta en 1968 le poste de directeur du centre culturel Cité des Jeunes de Vaudreuil. Il m’invita à collaborer avec lui sur ce projet durant quelques mois. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré l’un des recherchistes de l’émission Bon Dimanche qui fréquentaient la bibliothèque du centre. Je lui ai soumis l’idée d’une chronique cinéma à l’émission et j’ai reçu un jour un appel du genre : Tu commence ce dimanche. » Entre 1969 et 1972, je suis donc devenu chroniquer cinéma.  On faisait du direct à l’époque. L’émission avait de très bonnes cotes d’écoute, mais un jour, j’ai appris par l’entremise d’un journal à potins que mon contrat n’avait pas été renouvelé.

C’est à cette époque que j’ai approché Pierre David avec Les Colombes qui abordait le thème de la perte de l’innocence. Il a accepté de financer le film en se basant sur ma notoriété à titre de chroniqueur. Le film a rapidement généré quelque 300 000 entrées. Le film mettait notamment en vedette ma femme de l’époque, Lise Thouin, qui a d’ailleurs collaborée sur plusieurs de mes films, Jean Besré, Jean Duceppe et Manda Parent. Dans la vie et sur les plateaux, Manda était très différente du personnage qu’on voyait évoluer sur scène au Théâtre des variétés.

En 1974, vous enchaînez avec le film Bingo qui fait écho aux événements d’octobre. Quelle est la genèse d’un tel projet?

En 1968, j’ai entrepris l’écriture d’un film qui avait d’abord pour titre XXX – rien à voir avec la classification pornographique. Je m’inspirais du mouvement contestataire de la fin des années 60, de mai 1968 et de la montée du FLQ au Québec. Ce qui m’intéressait avec ce projet, c’était de dénoncer les actions de la droite pour discréditer la gauche. J’ai fait circuler le scénario, mais personne ne voulait toucher à ce sujet, le jugeant trop explosif. Quelques années plus tard, après le succès du film Les Colombes, Pierre David accepta finalement de produire le film.

Il faut comprendre que le scénario a été écrit avant les événements d’octobre 70. Durant la période de la loi des mesures de guerre, je craignais une arrestation imminente puisque la réalité avait rejoint mon scénario qui avait circulé dans le milieu. Dieu merci, je suis resté sous le radar. Le film suscita au final de vives réactions. On m’a fréquemment traité de réactionnaire ou de gauchiste à cette époque, mais le film connut un très grand succès.

Vous vous attaquez ensuite à un long métrage qui a réellement acquis au fil des ans un statut de film-culte, Parlez-Nous d’amour (1976). Que pouvez-vous nous dire sur cette collaboration pour le moins dénonciatrice avec Jacques Boulanger et Michel Tremblay?

Après l’émission bon dimanche, j’ai eu une chronique à l’émission Boubou dans le métro. Je me suis alors lié d’amitié avec Jacques Boulanger qui m’a confié ses vicissitudes face au métier et à l’industrie. J’ai alors eu l’idée de faire un film dénonçant la corruption, l’hypocrisie et le mépris flagrant du milieu face au public. Je me suis mis à enregistrer des cassettes audio avec les souvenirs, anecdotes et états d’âme de Jacques. Au final, j’avais 16 cassettes et c’est Pierre David, le producteur, qui eut l’idée d’impliquer Michel Tremblay à titre de scénariste. Il a pris connaissance des cassettes et nous a soumis quelques mois plus tard le scénario. Pour nous, il était essentiel que Jacques Boulanger y tienne le rôle principal.

Ce film a été un réel électro-choc, pour le public, pour l’industrie et même pour moi. Une bombe. Au lendemain de la première, le film se buta à un mur de silence. Aucune critique dans les médias, comme si le film n’existait pas. Je ne crois pas que c’était un mouvement délibéré, mais un grand malaise entourait le film. C’est un peu dommage, le débat de société que nous voulions initier avec ce film n’a finalement jamais eu lieu.

La scène où le personnage de Jeannot, joué par Jacques Boulanger, imagine son public flambant nu  devant lui en studio est l’une des plus marquante du film. Vous souvenez-vous de ce jour de tournage?

Ce fut en fait une des scènes les plus faciles à tourner. Nous avions approché un club de nudistes, donc des gens qui n’avaient aucune gêne à être nus en public. Ce fut très drôle comme jour de tournage.

Vous enchaîner rapidement avec un autre film audacieux, Panique , qui s’intéresse aux rouages incestueux entre la politique et le milieu industriel. Des produits chimiques en provenance d’une usine de pâtes et papiers contaminent l’eau potable de Montréal. D’où est venue l’idée de base?

Panique s’inspire d’événements réels survenus en 1978 et 1979  à Seveso en Italie et à Minamata au Japon. J’ai trouvé intéressant de transposer ces événements chez nous et justement de m’intéresser aux liens potentiels que pourraient entretenir les politiciens, les gens d’affaires et les compagnies étrangères dans un tel contexte. La collaboration de Jean Salvy a été déterminante pour ce film. Il m’a aidé à mieux définir les interrelations entre les divers groupes d’intérêts présentés dans le film. Il avait une bonne compréhension des coulisses du pouvoir.

Encore une fois, la critique québécoise vous accusa d’être un réalisateur commercial ou d’être le plus américain des réalisateurs québécois.  Pourtant, le cinéma québécois des années 70 est peuplé d’œuvres « commerciales », que l’on pense aux comédies érotiques qui ont suivi Deux femmes en or ou au cabotinage de Dominique Michel. Pourquoi cet acharnement critique?

Les films auxquels tu fais référence sont des films légers. On m’accusait de prendre des sujets sérieux et d’utiliser une formule commerciale pour les exploiter. Je crois que c’est le lien entre les sujets et la facture qui dérangeait.

Bien que votre film suivant, Éclair au chocolat, traite d’un sujet social difficile, soit une mère qui doit cacher à son fils qu’il est le fruit d’un viol incestueux, sa nature même semble en rupture par rapport à vos films précédents.

En effet, le film est l’adaptation d’un roman français de Jean Santacroce. L’idée était de sortir de la « formule » américaine et de faire un film plus intimiste et plus contemplatif. Le film était marqué par un esthétisme plus prononcé et une certaine lenteur. Malheureusement, le film ne généra que 125 000 entrées. Ce fut le début de ma première traversée du désert. Je ne trouvais plus preneur pour mes projets. En 1981, j’ai réalisé un film anglophone qui ne vit jamais le jour, Dreamworld. Un réel délire visuel que les studios refusèrent de commercialiser.

J’avais besoin de changer d’air et de retrouver le plaisir de tourner. J’ai contacté mon ami Pierre David qui travaillait déjà sur des collaborations avec des investisseurs américains et le système des « Tax Shelters ». Il m’a présenté Brian Taggert qui travaillait déjà sur ce qui allait devenir Visiting Hours (Terreur à l’hôpital central). Le film a été tourné à Montréal, notamment à l’hôpital St-Anne de Bellevue. Je comprenais très bien l’anglais mais le parlais difficilement à cette époque. J’avais ici accès à une tout autre capacité de tournage avec un budget de plus de 5 millions et une campagne publicitaire imposante. Alors que j’étais à Los Angeles pour un autre projet en développement, je voyais des « billboards » énormes pour la promo du film. Celui-ci a ouvert sur plus de 1000 écrans en Amérique du Nord et s’est faufilé en 2e position à son deuxième weekend.

Vous réalisez alors trois autres longs métrages destinés aux voisins du Sud: le drame Covergirl, le film de science-fiction The Vindicator (Frankentein 2000) et le film familial Toby Mcteague. Arrive en 1986 la série qui allait marquer la télévision québécoise, Lance et compte (ou Cogne et gagne pour la télé française). Comment s’est faite la transition du cinéma à la télévision?

C’est Claude Héroux qui m’a approché avec le projet. Rejean Tremblay avait alors écrits quatre épisodes et le tout était en coproduction avec la CBC et TF1.  Le succès de cette série vient de l’inconscience collective de notre équipe. Tout allait si vite que j’avais finalement une très grande latitude. À titre d’exemple, Téléfilm nous rendait les corrections au scénario alors que les épisodes étaient déjà tournés. Nous avons littéralement transgressé toutes les règles en matière de langage et de nudité à la télévision. On est rapidement passé de 900 000 à 2 800 000 spectateurs.

Lance et compte est devenu une grande famille pour moi. On s’est retrouvé 15 ans plus tard avec Lance et compte – La nouvelle génération avec le retour d’un bon nombre des acteurs originaux auquel s’ajoutaient de nouveaux personnages. Quatre autres séries ont suivi. Au total, ça représente plus de huit ans de ma vie professionnelle.

En 1987, vous réalisez un des films charnières de la génération Passe-Partout, La Grenouille et La baleine, le sixième film de la série Contes pour tous.  Où a été tourné le film?

On devait tourner sur la Côte-Nord. On a eu un été des plus brumeux. Sur 30 jours, on a pu en tourner seulement 10. Je tenais absolument à avoir un ciel ensoleillé. C’était la catastrophe et le tournage prenait un retard fou. On a déménagé le tournage en Floride et pour les scènes sous-marines, on a opté pour les îles Vierges car l’eau en Floride n’était pas assez claire. D’ailleurs, lors d’une des premières plongées, Fanny Lauzier, qui incarnait Daphné, a eu un moment de panique sous l’eau. L’un des trois dauphins utilisé durant le tournage est alors allé au fond de l’eau pour lui cueillir un petit cadeau et lui offrir en lui faisant comprendre que tout irait bien. Ce fut réellement beau à voir. Dans la première version du scénario, il n’y avait pas de dauphin. Mon ex-femme, Lise, et moi avons ajouté ce personnage. Lise a d’ailleurs fait de nombreuses recherches sur les dauphins pour la préparation de ce projet.

Retour au cinéma anglais avec Mindfield (1988), mettant en vedette Micheal Ironside et Christopher Plummer, Eddie And The Cruisers II: Eddie Lives! (1989), avec Michael Pare et Marina Orsini, et Landslide (1990), une coproduction Angleterre-Norvège-Yougoslavie. Vous revenez au Québec en 1994 en co-scénarisant et réalisant la série Jasmine qui aborde le thème du racisme. La série s’attira une moyenne de 2 millions de spectateurs par épisode.

La fin des années 80 a été ma deuxième traversée du désert. Mindfield et Eddie And The Cruisers Ii: Eddie Lives! n’ont pas eu le succès escompté par les producteurs et Landslide a été un tournage pour le moins compliqué. Après quoi, j’ai eu à nouveau de la difficulté avec mes nouveaux projets et on ne m’offrait rien d’intéressant. Robin Spry a eu la gentillesse de m’inviter sur la série Urban Angel à Toronto. Ça m’a permis d’enchainer avec quelques épisodes de la série Sirens. De retour ici, on m’a invité à développer ce qui allait devenir Jasmine. Tout le mérite de la série revient d’abord à Pierre Pelletier qui est l’initiateur du projet.  Le démarrage a été laborieux mais au final, Jasmine est une des réalisations dont je suis le plus fier.

D’autres séries ont suivi, notamment Lobby (1996), Diva (1997 à 2000), Quadra (2000), L’or (2001), cinq suites à la série Lance Et Compte (2002 à 2008) et la télésérie Undressed (2002) produite par Roland Joffe pour le réseau américain MTV. Après une série de films pour la télé américaine et la publication du roman Parfaitement Imparfait (2010) chez Libre Expression, quels seront vos prochains défis?

Je développe actuellement un projet de documentaire. En 2005 j’ai eu la chance de coécrire et coréaliser L’Éloge du mensonge en amour pour Canal Vie. Quelques années plus tard, j’ai réalisé un documentaire sur la résilience, Aimer son enfant malgré tout (2010), encore pour Canal Vie. Je produis et réalise actuellement sur un long métrage documentaire sur la sexualité et la société.  Nous sommes tous bénévoles sur cette production et les revenus du film seront versés à Stella, un organisme d’entraide pour les travailleuses du sexe.  Avec Rejean Tremblay, nous attendons des réponses concernant une  nouvelle série télévisée qui se déroulerait dans l’univers journalistique.

Jean-Claude Lord et Marc Lamothe

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