Redéfinir la cinéphilie

Guy Debord's Society of the Spectacle

Redéfinir la cinéphilie
par Maude Michaud

J’ai toujours été une cinéphile. En grandissant, je passais des journées entières à lire des magazines européens sur le cinéma et j’étais abonnée à une collection de cartes sur les stars du cinéma (du tournant du siècle aux années 80s) que je recevais sur une base mensuelle. Je préférais souvent passer mes journées en compagnie de personnages fictifs dans une salle de cinéma sombre plutôt que de ‘jouer’ avec d’autres jeunes qui avaient peu de points en communs avec moi ; toutefois, cette différence ne me dérangeait point. Parfois, il m’arrivait de rencontrer quelqu’un d’autre partageant ma passion et nous nous perdions dans d’interminables discussions que peu pouvaient suivre. Puis, un jour, j’ai découvert le mot ‘cinéphile’; j’avais enfin trouvé mon identité et mon identifiant.

Il y a environ deux ans, j’ai commencé à sentir que mon identité de cinéphile se fanait; j’avais du mal à comprendre ‘comment’ ou ‘pourquoi’, il me semblait que le mot avait perdu de son impact et entrainait souvent une série de suppositions erronées. Après maintes réflexions et discussions, ça m’a frappé : la définition du mot ‘cinéphile’ avait perdu de son importance puisqu’il était devenu un mot branché, parfois même utilisé dans certains slogans de marketing.

Pourtant, il n’y a rien de surprenant ; nous vivons dans l’ère du ‘cinéma maison’ et du téléchargement de films, ce n’était donc qu’une question de temps avant que n’importe qui commence à s’identifier en tant que ‘cinéphile’ pour exprimer qu’il aime les films. Je suis bien consciente que ça peu sembler insignifiant d’être irritée par cet usage du mot qui n’est pas si erronée de la signification d’origine; on risque de me dire qu’il y a des choses bien pires, mais laissez-moi expliquer. Pour moi, être cinéphile est bien plus que de simplement aimer les films. Ça représente être en amour avec le cinéma, à la fois le médium lui-même ainsi que tout ce que ça représente. Pour moi, quand je me sens marginale ou exclue parce que je passe la plupart de mon temps dans une pièce sombre, il me sert de rappel que je ne suis pas seule, que d’autres partagent cette passion. Il agit à titre de récompense, un titre qu’on se mérite pour avoir passé d’innombrables heures à regarder, lire, étudier, penser, et même rêver de tout ce qui a trait au cinéma. C’est une forme de respect et de dévouement à cet art qui identifie une relation particulière avec le médium lui-même. C’est beaucoup plus que de simplement ‘aimer les films’.

Je propose donc de redéfinir le terme et ainsi réapproprier sa définition. Si on tient compte de la menace posée par les nouvelles technologies et la manière dont l’industrie cinématographique évolue en mettant l’emphase sur l’expérience multi-sensorielle plutôt que sur des histoires de qualité, je crois que c’est maintenant que les vrais cinéphiles doivent s’unir et allier leurs forces.

La mort de la pellicule

Le 35mm est en train de disparaître ; je n’aurais jamais cru avoir à faire ce deuil de mon vivant. Les frères Lumières doivent se retourner dans leurs tombes. Je suis loin d’être ‘technophobe’, j’irais même jusqu’à dire que je vante souvent les avantages du digital pour les cinéastes indépendants. Cette technologie facilite l’accès à l’équipement de production tout en facilitant la distribution des œuvres et en les rendant plus accessibles. Ceci dit, avons-nous réellement besoin de détruire la technologie analogue ? Pourquoi ces deux technologies ne pourraient-elles pas coexister ?

J’ai entendu plusieurs rumeurs clamant que les studios se débarrassent ou détruisent leurs copies 35mm de titres populaires, empêchant ainsi les collectionneurs et archives de conserver ces précieux artéfacts historiques. Imaginez un instant qu’une école de cinéma veule louer une copie pellicule de Taxi Driver pour un cours, mais se fait plutôt envoyer une copie Blu-Ray puisque c’est ‘plus pratique’. Pour moi, ça n’a aucun sens.

Photo courtesy of Le Cineclub/The Film Society

Je ne m’aventurerai pas dans le débat du digital vs pellicule ou dans de longues discussions sur le grain de la pellicule, les couleurs, résolution, etc. Plutôt je préfère mettre l’emphase sur ce que moi je perçois comme étant une expérience magique. Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais trouvé rien de comparable à l’euphorie d’être assise dans une salle de cinéma, attendant le début de la projection. Parfois, le film est hors focus, l’image n’est pas centrée, ou elle arbore les marques d’usure de la pellicule… mais pour moi, ces éléments ne font qu’ajouter à l’expérience ; ils font partie du charme des salles de cinéma tout en rendant le tout plus authentique. J’aime même les marques de fin de bobine et essaie souvent de les compter lorsqu’elles passent. La cinéphilie, c’est ça pour moi. Je suis attristée lorsque je pense que les générations futures ne verront peut-être jamais un film projeté sur support pellicule. Comment peut-on étudier les classiques du cinéma si on n’a jamais vu de la pellicule ? On oublie souvent que le cinéma n’est pas juste une manière de raconter des histoires ; le médium est aussi important (sinon plus) que les films qui en découlent.

Bien sûr, vous me répondrez que la cinéphilie est avant tout l’acte de visionner des films, mais je désire aussi mettre l’emphase sur l’amour du médium qui, je crois, est tout aussi essentiel. J’irais même jusqu’à dire que ma fascination pour le médium est un des principaux facteurs qui m’ont poussée à passer toutes ces heures dans des salles de cinéma. Je crois que l’appréciation du médium devrait devenir un critère de l’identité de cinéphile au même titre que l’amour de l’art cinématographique et la recherche de films qui se démarquent par leur intelligence, leur originalité ou leur audace. Après tout, si la pellicule n’avait pas été inventée, nous n’aurions que le théâtre et les pièces radiophoniques.

Les microcinémas et salles de répertoire

Nous assistons présentement au changement des systèmes de projection des différentes chaînes de cinéma suite à des pressions hollywoodiennes visant une distribution 100% digitale d’ici la fin de 2014. Il s’agit bien sûr d’une décision purement économique. Dans son excellent article The Day the Movies Died (http://www.gq.com/entertainment/movies-and-tv/201102/the-day-the-movies-died-mark-harris), Mark Harris peint un sombre portrait de l’état actuel de l’industrie cinématographique et dénonce un cercle vicieux qui favorise les profits et le marketing plutôt que la qualité du contenu et la créativité. Le cinéma n’est plus perçu comme le 7e art, il a été réduit à l’état de bien de consommation de masse. Je me permets de reprendre un des questionnements de M. Harris : si la maximisation des profits devient la principale motivation dans le choix des films produits, quel genre de futur attend le cinéma ?

Heureusement, la multiplication de microcinémas, groupes de cinéphiles et salles de répertoire dans les centres urbains offre une lueur d’espoir. Contrairement aux grandes chaînes de cinémas, le but de ces organismes est d’offrir un havre où les cinéphiles peuvent se retrouver et partager leur passion tout en visionnant des classiques du cinéma ou des films cultes underground sur support pellicule. Je pourrais presque comparer l’expérience à un concert rock : certes les gens qui s’y rendent connaissent ce qu’ils vont voir s’ils n’ont pas déjà vu le film. Le but de l’expérience est de voir le film comme il se doit d’être vu : projeté sur pellicule.

Photo courtesy of Le Cineclub/The Film Society

Malheureusement, la vie de ces organismes est souvent écourtée puisque leur survie dépend de l’intérêt et du support de ses membres ; après tout, il n’y a rien de pire que d’organiser un évènement où personne ne va. C’est pourquoi les cinéphiles doivent démontrer plus qu’un support virtuel (sur Facebook ou les listes d’envoi). La survie du médium dépend des efforts de ces organismes qui, en retour, ont besoin de notre support. Il s’agit peut-être du dernier espoir de la technologie ‘analogue’ dans ce monde digital.

Il suffit de se tourner vers les salles de répertoire afin de comprendre l’ampleur de la situation. Que ce soit pour regarder un film étranger, un classique récemment restauré ou la rétrospective d’un cinéaste, les cinéphiles pouvaient toujours se tourner vers les cinémas de répertoire pour trouver une alternative aux multiplexes. Malheureusement, cette préférence pour le digital rend la survie de ces cinémas difficile ; si les programmateurs ont accès uniquement à la copie Blu-Ray de certains titres, pourquoi les gens se déplaceraient-ils et paieraient pour visionner ce qui est essentiellement la même copie qu’ils ont à la maison ?

Si on se fit au paysage montréalais qui jadis comptait de nombreuses salles dédiées au cinéma de répertoire, on voit que peu ont survécu, mis à part le cinéma du Parc (qui offre maintenant une programmation beaucoup plus classique comparée à celle de ses heures de gloire), le cinéma Parallèle du complexe Ex-Centris, ainsi que la Cinémathèque Québécoise. Par contre, nous avons un choix intéressant pour ce qui est des microcinémas et groupes dédiés à la projection sur pellicule, comme par exemple, le centre de cinéma psychotronique Blue Sunshine (http://www.blue-sunshine.com), le Cinéclub: The Film Society (http://www.cineclubfilmsociety.com), Double Negative , ICPCE et CinemaSpace, ainsi que le Black and White Film Foundation (http://www.blackandwhitefilmfoundation.com). Pour les cinéphiles attentifs, d’autres évènements font parfois leur apparition comme la projection en 35mm de A Clockwork Orange qui a eu lieue au cinéma Dollar l’automne dernier.

Il y a toutefois une lueur d’espoir lorsque je pense à la manière dont les collectionneurs ont réussit à garder en vie le médium du disque vinyle ; lorsque je vois tous ces albums classiques qui ressortent dans ce format, je ne peux qu’espérer un destin similaire pour la pellicule. D’ailleurs, le documentaire Blank City (http://blankcityfilm.com) qui fait présentement la tournée des festivals suggère l’aspect culte-fétiche du 16mm, tandis que la série web The Rep (http://www.therepseries.com) questionne l’importance culturelle des salles de cinéma de répertoire. Peut-être ces œuvres inspireront-elles les nouvelles générations à activement vouloir préserver le médium ?

Pour en revenir à la cinéphilie, de plus en plus de gens se disent cinéphiles alors qu’ils ne regardent que des films à gros budget sur leurs systèmes de cinéma maison. Pour moi, ces gens ne sont pas des cinéphiles, ils aiment tout simplement se divertir en regardant des films. C’est pourquoi j’espère que ce texte aura inspiré les ‘vrais’ cinéphiles à s’affirmer et ainsi prendre une approche proactive ; clamez haut et fort votre identité, exprimez votre droit d’accès à la projection sur support pellicule et surtout supportez ceux qui se battent pour la survie du médium – vous serez surpris de l’impact que vous pouvez avoir. Du même coup, j’invite aussi les amateurs amoureux du cinéma qui se sentent interpellés, de vous joindre à la cause et de peaufiner votre connaissance de la cinéphilie.  Unis, nous pouvons changer les choses et redéfinir ce que le cinéma devrait être : visionner un film en salle devrait s’apparenter à une visite au musée durant laquelle nous apprécions une œuvre et ce qu’elle veut dire plutôt que d’être une autre activité de consommation.

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